« Mettre en pièce(s) » de Vincent Dupont

Vincent Dupont revisite un texte fondateur de Peter Handke, entre rigueur formelle et violence symbolique. Outrage au public ?

La force d’Outrage au public, publié en 1966 était de questionner les attentes, les raisons d’être et la position du spectateur face à l’œuvre : Interroger le monde existant pour en bâtir un autre, plus ouvert, meilleur. « Vous ne vous attendiez pas à un autre monde! » lance Handke au public, supposé bourgeois. L’est-il mùoins aujourd’hui? Sûrement pas. Et pourtant, retrouver des traces et des échos d’Outrage au public  dans Mettre en pièce(s), la nouvelle création de Vincent Dupont, est une surprise.

Déjà, si un chorégraphe s’intéressait à Peter Handke, on l’attendrait plutôt sur L’heure où nous ne savions rien l’un de l’autre, une pièce sans paroles qui décrit le passage des humains dans un espace, urbain ou autre. Et puis, l’heure n’est plus aux remises en question brutales, mais plutôt à l’abstraction ou à une quête de communauté. Mette en pièce(s) dérange, perturbe, agace même. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons ?

Arts plastiques

Avant de travailler avec Boris Charmatz, Thierry Thieu Niang ou autres Georges Appaix, Vincent Dupont a reçu une formation de comédien. Il affiche aujourd’hui un penchant prononcé pour les arts plastiques et est artiste associé d’ICI-Centre Chorégraphique National de Montpellier, et donc chez Christian Rizzo, lui-même venu à la danse via les arts plastiques. Et Mettre en pièce(s)  est une belle démonstration d’ouverture entre les langages artistiques.

Chaque geste peut ici être vu avec un regard de plasticien, et on retrouve, au premier tableau, une abstraction d’activités quotidiennes ou de travail qui rappellent le Mime corporel d’Etienne Decroux, d’autant plus que le son de la respiration des danseurs, capté et amplifié comme seul élément sonore, ajoute une dimension mécanique. En même temps, ce lien avec l’intime, devenant partie intégrale de la mécanisation de l’être, renforce l’abstraction. Handke aux spectateurs: « Vos souffles se mêlent aux nôtres pendant que nous parlons. »

Puissance et lourdeur

Mais on passe rapidement de la « mise en pièce » à la mise en pièces. De sombres voiles évoquent le niqab. S’y ajoute un soupçon de djihad quand un énorme couteau caresse une gorge et tente d’arracher un foie. Mais l’homme dans le rôle de la victime pressentie (l’élu?) porte la même armure faciale que ses camarades, comme dans une communauté qui pratique un rituel. Dans leur ressemblance aux armures de chevalier, ils renvoient aux Croisades, et donc aux deux camps et époques de guerre et de sauvageries en Proche-Orient.

Galerie photo © Marc Domage

Malgré leurs couvre-chefs lourdement métaphoriques, les danseurs arrivent encore à signifier des frénésies sexuelles, fortement mécanisées. Un exploit! Et le public, considérablement épuisé par la durée et la pesanteur de la démonstration, se demande de quoi Dupont est l’intégriste. Il est pourtant rare que dans une pièce de danse contemporaine, le sujet l’emporte sur la forme. Lui donner autant de place ne peut être gratuit. L’évocation des exécutions d’ISIS ne dévoile pourtant pas son sens.

Là où Handke cherche l’ouverture, le chorégraphe, dans un Gestus de plus en plus didactique, construit une puissante rigueur formelle, comme pour contraindre autant de contradictions dans une même esthétique. Et le spectateur reste sans défense, face aux images outrageuses, à l’instar du consommateur de journaux télévisés. Il quitte le théâtre, comme mis en pièces à son tour.

Thomas Hahn

Vu au Théâtre des Abbesses, Paris, 15 novembre 2016

Conception : Vincent Dupont
Danse : Clément Aubert, Raphaël Dupin, Ariane Guitton, Nanyadji Ka-Gara, Aline Landreau, Nele Suisalu
Texte : Outrage au public de Peter Handke (extraits) – traduction Jean Torrent
Son : Maxime Fabre
Lumière : Yves Godin
Dispositif scénique : Vincent Dupont, Sylvain Giraudeau
Construction décor : Sylvain Giraudeau, Jean-Christophe Minart, Adèle Perwuelz
Conception costumes : Éric Martin
Réalisation costumes : Laurence Alquier, François Blaizot
Travail de la voix : Valérie Joly
Collaboration artistique : Myriam Lebreton

En tournée 2017:
09.-10.03 CDRT Théâtre Olympia / Centre chorégraphique national – Tours
24.03  Espace Culturel l’Orange Bleue – Eaubonne
19.05 L’apostrophe scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise
23.05 Paul Éluard – Bezons

http://vincentdupont.org

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