Meryl Tankard revient - au théâtre !

A l’Athénée, l’ancienne interprète phare de Pina Bausch chorégraphie l’œuvre de Camille Claudel dans une mise en scène de Wendy Beckett.

La sculpture contient le mouvement antérieur et à venir, elle n’a rien de figé, ni chez Rodin, et surtout pas chez Camille Claudel. Le sort de la sculptrice a maintes fois fait l’objet d’écritures dramatiques les plus diverses mais on s’intéresse généralement à la période d’internement, alors que Wendy Beckett, personnalité importante du théâtre australien, met l’accent sur la rencontre entre Camille et Rodin, sur sa complicité artistique avec son frère, et sa rébellion contre le rôle assigné aux femmes à son époque.

L’énergie, le franc-parler et les revendications de la Camille qu’on rencontre ici feraient d’elle, même aujourd’hui, une féministe de premier plan. Mue par ses désirs d’artiste et de femme, elle affronte Rodin et le conservatisme ambiant avec le courage de son rêve, celui d’une grande carrière de sculptrice. Déjà, elle se voit dépasser son maître dont elle est la maîtresse !

Entourée d’une très belle distribution, Célia Catalifo donne au personnage de Camille une fraîcheur de la révolte absolument inouïe. La pièce se termine sur l’internement de l’artiste et pose la question, sans donner de réponse accusatrice définitive, de la responsabilité des violences psychiques et sociétales dans l’aggravation de ses crises dépressives.

Si Claudel de Wendy Beckett, laquelle est par ailleurs la nièce du grand Samuel, est une pièce de théâtre bien vivace, si celle-ci pose aussi la question du statut de l’artiste entre ses ambitions et les contraintes de la réalité matérielle, la présence des trois danseurs chorégraphiées par Meryl Tankard envoûte ce spectacle d’une façon surprenante.

L’ancienne interprète des pièces phares de Pina Bausch (Café Müller, Kontakthof, Arien…) et directrice de l’Australian Dance Theatre (1993-1999) est très claire dans sa lecture du sort réservé à la sculptrice: « Comme elle n’adhérait pas aux règles bourgeoises de sa famille, elle a été simplement enfermée. Tel était le sort de beaucoup de femmes passionnées à cette époque. »

La danse ouvre la voie pour voir se matérialiser la prémisse de Rodin, selon laquelle l’immobilité apparente d’une sculpture représente en vérité le déroulement d’un mouvement dans son ensemble, avec ce qui précède et ce qui suit l’instant capturé. Les trois artistes chorégraphiques saisissent la vie de ce devenir-sculpture, dans une complicité parfaite avec Tankard qui travaille ici avec Sébastien Dumont (qu’on a notamment vu dans Ce que nous sommes de Radhouane El Meddeb), Audrey Evalaum (forte de sa pratique du Nô et des arts martiaux) et Mathilde Rance (qui a dansé dans les reconstitutions du répertorie Nijinski par Dominique Brun).

Que ce soit sur la sculpture en devenir ou la sculpture achevée comme Le Chemin de la vie, Tankard accomplit avec les trois danseurs un travail extraordinaire sur l’immobilité et la matérialité, où les corps ne restituent pas une sculpture, mais rentrent dans l’œuvre, pour faire ressurgir en eux l’essence de la composition. A travers leurs corps, on sent le poids du marbre, l’élasticité de l’argile, la fragilité du plâtre et bien sûr, l’âme d’un génie artistique…

Thomas Hahn

Spectacle vu le 9 mars 2018

Claudel

Écrit et mis en scène par Wendy Beckett

chorégraphies : Meryl Tankard

traduction de la pièce : Park Krausen, Christof Veillon

scénographie : Halcyon Pratt

projections : Régis Lansac

costumes : Sylvie Skinazi

lumière : François Leneveu

Avec Célia Catalifo, Marie-France Alvarez, Marie Brugière, Swan Demarsan, Sébastien Dumont, Audrey Evalaum, Clovis Fouin, Christine Gagnepain, Mathilde Rance

Athénée, du 7 au 24 mars

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