« Mee too, Galatée » de Pol pi

L'artiste brésilien transporte un mythe antique dans le champ contemporain des performances de genre. Cela en suggérant qu'une combinaison de fragilités pourrait muter en force. Bonne nouvelle.

Le président brésilien d'extrême-droite, Jair Bolsonaro, déteste les figures telles celle que lui renvoie son compatriote, le performer Pol Pi. Pas besoin d'y revenir : il déteste la portée politique qui émane des pauvres et des déclassés, des noirs et des métis, des indigènes et des chercheurs en sciences sociales, des paysans sans terre, des femmes émancipées et des LGBT, des artistes en recherche et des personnes transgenres. Il déteste tout ce qui n'est pas fermement cadré par un ordre de puissance machiste, policière et militaire, blanche et hétéronormative, en position dominante. Il déteste le trouble dans son ordre établi.

C'est à ce genre de trucs massifs et carrés qu'on se cogne, après avoir dû gober des années de dérive post-moderne, où soit disant, tout n'était plus que liquide ou gazeux, et subtil agencement de signes réversibles, sans jamais rien qui accroche vraiment. Et puis ça cogne. Et puis ça urge. On pensait à ces choses l'autre soir à Romainville en Seine Saint-Denis, dans la salle du Conservatoire municipal, parce qu'après tout il n'y a rien de si évident, un mardi soir de printemps froid et pluvieux, d'y voir s'avancer la silhouette de Pol Pi toute traversée d'énigmes.

Pol Pi est présent. En représentation. Mais en actes. Incarné. Précisément, qu'est-ce que Jair Bolsonaro déteste dans cet être, et que nous pourrions aimer ? Et serait-il possible de sortir renforcé, en se frottant à ce genre de question ? Historiquement, l'art-performance est né chevillé à une intention politique. Il n'est pas vain de s'en souvenir à l'heure où fort souvent, ce courant esthétique ne relève plus guère que d'un registre de la distinction, forme obligée sur la voie d'un néo-académisme, prisée de cercles avisés auto-sélectionnés.

Pol Pi est performer. La vie d'artiste est ainsi faite qu'il a eu à s'intéresser au mythe de Pygmalion & Galatée, dont une commande lui proposait de faire matière à performance scénique. Il lui fallut s'interroger de plus près : que penser de la dérive mentale du héros Pygmalion ? Convaincu d'une essence foncièrement pervertie et vicieuse du féminin, il en vient à se perdre dans un transfert narcissique sur un artefact de figure féminine entièrement pétri de sa main. A sa main ? Comment déconstruire ce mythe ?

Pol Pi vit lui-même en transition de genre. Cette considération n'a décidément rien qui soit strictement privé, quant il performe Me too, Galatée. Il s'y vit une entrée en fluctuation. C'est une dérive parmi des spectateurs installés ici et là, plus au moins au sol, sans gradin. Certes Pol Pi siège d'abord en piédestal. Mais de là-haut, il puise dans les matières fructifères d'une corne d'abondance pour se composer une configuration féminine d'abord bouffonne, où un régime de peaux de banane vaudra perruque, des agrumes tranchés muteront en seins du plus parfait éclat, et les fruits rouges s'enfileront en ceinture sautillante. Un instant, on songe à la construction coloniale du personnage de Joséphine Baker.

Rien de cet agencement ne tient parfaitement bien, surtout lorsque l'artiste se met à arpenter la salle tout entière, gagnée de gestes qui s'aiguisent, plus déchirés. La pose démonstrative accepte alors les hoquets et tremblements. Le corps de Pol Pi est tout enduit d'une crème chantilly, dont l'empreinte desséchée, diaphane, poudrée et froissée, a ses nuances d'aspect spermatique ou lactique, proche des fluides fondamentaux, reproducteurs et nourriciers. Et lorsque cette texture passa sous notre nez, on y perçut l'alchimie d'un corps tout entier tactile, charnel, actif, et pourtant fragile, comme griffé et trouble. De passage.

On y était. Un corps en mutation. En transition. En transformation. Un corps convaincu d'accepter sa fragilisation en processus. Fragilité sous-tendue en projet. Auto-administré. Un défi de l'intime, dans le champ politique. Fragilité transcendée en force. Considérons que fragile, on n'est pas forcément seul.e. Disposition aux alliances, coalitions et réseaux. Tissage de résonances. Cela se joue dans l'ère déambulatoire de la performance, au contact de chacun réuni en public – en commun politique. Pol Pi nous en avertit, prenant la parole. Non, fragile n'est pas synonyme de faible. Fragilité fait faille. Où ça se retourne. Incisive.

Il faut encore évoquer un autre signe. Majeur. Pol Pi a un sexe. Et un cache-sexe. Que voulons-nous projeter, incrire, greffer, à cet endroit ? Responsabilité de spectateur. A cet endroit, Pol Pi a fixé un téléphone portable. Il l'active. Pendant toute la représentation, c'est la fonction caméra live qui renverra, sur le minuscule écran, l'image vivante du public en train de regarder. Là. Cet endroit. Par quel type de regard ? Fuyant ? Perplexe ? Assignatoire ? Castrateur ? Obscène ? Amusé ? Il n'est alors de sexe que dans la projection imaginaire qui anime les représentations dont la texture du monde découle, qui peuplent notre théâtre mental, et performent les signes et les catégories.

C'est cela qui, avec Pol Pi, nous attire la haine de ceux qui voudraient que nous n'ayons rien d'autre que des bites ou des vagins, et réciproquement. Mais surtout : exclusivement. La haine des Bolsonaro. Soyons forts.

Gérard Mayen

Performance vue le mardi 11 juin au Conservatoire Nina Simone à Romainville, dans le cadre des Rencontres internationales de Seine Saint-Denis.

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