Matthieu Barbin et Paula Pi en création aux Rencontres

Si loin, si proches : au CN D, deux solos qui se jouent, tout en finesse, de la puissance performative du langage.

Les soirées composites des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis peuvent donner une impression de surabondance. On s'y penche de plus près. Alors on y décèle des fils de cohérence, de résonance, qui font l'art bien compris de la programmation. Le plateau composé par Anita Matthieu pour le Centre national de la danse avait quelque chose de très "français de la période" : certes Paula Pi est brésilienne, mais issue de la formation ex.e.r.ce (Mathilde Monnier – Montpellier), on la perçoit partie prenante de l'actualité hexagonale de la création chorégraphique. Son partenaire d'affiche était Matthieu Barbin.

Pour ce dernier, le solo Totemic Studies était une première pièce créée en nom propre. Tel n'est pas le cas du solo Alexandre, signé par Paula Pi. On continue toutefois de la situer dans la galaxie des émergences. Bref : deux auteurs neufs. Un (jeune) homme. Une (jeune) femme. Tou.te.s deux puisant à une culture queer, où les déterminants du masculin et du féminin sont amplement débordés, déplacés. Deux solos. Oui, mais de ceux qui ébranlent un monde tout entier, en défiant toute réduction à un moi égotique. Tous deux misant sur une mise en jeu sophistiquée de la puissance performative du langage.

Du reste, Matthieu Barbin ne cesse quasiment pas de parler tout au long de son solo. Il le fait dans une langue joyeuse et insolente, co-écrite avec le dramaturge (et performer) Jonathan Drillet, dont on retrouve le goût pour les cataractes de mots, les têtes à queue ironiques, les carambolages du sens. Matthieu Barbin prend la parole, jusqu'à plus soif, après avoir été l'interprète muet des grands dispositifs conceptuels de Boris Charmatz, ou Liz Santoro et Pierre Godard.

Quant aux actions, tout autant abondantes, incessantes, Barbin les entreprend en commençant par déployer des morceaux de corps en plastique gonflable – il n'est pas interdit de songer aux poupées du même nom. Cette grande figure anthropoïde fragmentée sera donc son totem (le Totemic du titre), son objet d'études (les studies du titre). Du totem, on sait l'a grande charge psychanalytique, philosophique, athropologique. Ce jeune artiste veut édifier son repère dans le monde, ce totem chargé de sens ; mais démembré, en l'occurrence.

Un grand souffle sonore, une boucle incessante de Donna Summer, soutient l'essentiel de la pièce. D'où un sentiment d'avancée obstinée, de l'avant, quoiqu'il arrive. Corporellement, cela va avec une grande marche de tous côtés sur le plateau, au contact proche des spectateurs installés sur le pourtour. Matthieu Barbin le joue dans une sorte de petite foulée, en légère demi-pointe. Cette ligne de grande puissance, comme implaccable et homogène, intrigue, en contraste avec l'incroyable profusion des motifs et figures qu'il inscrit par ailleurs.

On peinerait à égrener toute cette diversité de propos, d'attitudes, de gestes, en lesquels le performeur exorcise la violence de se soumettre au regard de spectateurs, tendus d'attentes ; et le plaisir, pourtant, à revenir s'y montrer. Volontiers érotisée, ambiguë, follement sensuelle, jusqu'à mimer une forme d'humilitation, à quatre pattes au contact de ses admirateurs, Matthieu Barbin a ce mérite, rare, de toucher franchement à la dimension libidinale du regard porté sur les corps en danse.

Pour autant son discours, ses actions, n'ont rien d'univoque. Elles s'étoilent dans un scintillement, ici âpre, là fantaisiste, ailleurs incongru, où se bousculent la lecture de gestes dansés académiques, l'aspiration à une transe urbaine, les questions de genre stimulantes à l'envi, et pourquoi pas les réminiscences d'une éducation catholique. Pour n'en citer que mousse.

Au total, une contradiction opère, qui n'est ni commode, ni confortable : d'une part l'évidence éclatante, jubilatoire et miroitante, parfois proche du cabaret, d'une présence superbement investie ;  d'autre part les troubles équivoques de significations incertaines, quand la performativité du langage  vient creuser la faille, la contradiction, la séparation. L'acte d'auto-portrait s'y oppose à tout modèle d'identité paisible.

Sinon le langage, du moins la voix, est centrale dans la pièce Alexandre, de Paula Pi. C'est d'abord par hasard que cette artiste s'est trouvée confrontée à un enregistrement, de deux minutes, de la voix d'un sage, d'une tribu indienne de son pays. Rappelons que Paula Pi est brésilienne ; la question des liens entretenus par la société dominante avec les populations d'origine, ne la laisse pas indifférente. Dans ce propos, d'une langue qui lui est inconnue, "alexandre" est le seul mot qui lui soit intelligible.

Son enjeu d'artiste : activer ce qui peut résonner en soi, à partir d'une archive (ici sonore). L'intuition étant de laisser prospérer la texture d'incertitude qui se tisse dans l'entre-deux, dans la distance, quelle que soit l'intention d'entrer en traduction. Là encore s'investit la performativité du langage, qui ménage l'entrée en auto-fiction. Le principe de traduction ne saurait se traduire par un automatisme de correspondances homothétiques. Il y a de la fluctuation, là où l'être ne peut se dessiner qu'à travers son propre récit. Et tout cela s'exprime aussi en corps.

Dans cet esprit, Alexandre aurait dû être un duo. S'y serait joint Sorour Darabi, un artiste proche de Paula Pi pour avoir fréquenté les mêmes studios montpelliérains, pour partager avec elle des questionnements queer inter-genres ; mais lointain, pour provenir d'un Iran des antipodes. Or, leur démarche commune n'aura pu aboutir dans Alexandre. En plein processus, elle s'est séparée dans les toutes dernières semaines avant la date de création.

Convertie en solo par la force des choses, Alexandre est advenu à la scène avec une fragilité singulière. Cela n'est pas pour rien dans sa beauté. Paula Pi a quelque chose de magnifiquement sobre dans la conduite de son propos. Aucun débordement d'effets. Aucune emphase, aucune décoration, sous l'étonnante gerbe de lumières dressée par Florian Leduc. On comprendra que la tribu indienne, qu'elle est allée fréquenter, ne rigole pas avec les rituels d'initiation, strictement verrouillées sur leur versant masculin. Soit un sérieux défi intllectuel, pour qui baigne dans la fluidité des pensées du genre propres aux couches moyennes occidentales, dans leur défi à toute fixation des assignations.

Au bord de cela, le geste de Paula Pi se compose entre le clair et l'obscur, en suspensions vibrantes, ponctuant des courses fugaces de petits pas latéraux. Couche à couche, un vestiaire gigogne se dépouille. Près du sol, de vastes gestes orchestrent le sentiment très plein d'un vide constitutif. On pourrait ainsi se passer de partenaire, pour signifier une puissante altérité, qui travaille d'abord en soi, avant d'opérer au regard de l'autre.

C'est la beauté d'Alexandre, émouvante au prix du risque.

Gérard Mayen

Spectacle vu les 22 et 23 mai 2018 au Centre national de la danse, dans le cadre des Rencontres internationales de Seine Saint-Denis.

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