Marry me in Bassiani » par (La)Horde

Un ensemble de danseurs folkloriques d’Europe centrale peut-il incarner la recherche contemporaine occidentale ? Récit d’une rencontre improbable.

Ce sont des pas de danse encore jamais vus dans l’univers contemporain en occident. Avec leurs pointes, les hommes martèlent des piqués qui n’ont rien à envier à la force et la vitesse du zapateado d’un Israel Galván. Une paire de jambes est ici une paire de ciseaux, si ce ne sont des sabres, comme ceux qui s’affrontent dans des danses-combat. Les lames s’entrechoquent, les étincelles fusent. La surprise est parfaite : Au cœur du folklore le plus atavique, nous célébrons la modernité.

Nous n’aurions du respect que pour l’exploit physique de telles danses où les sauts sont de véritables envols, faisant pâlir les grands jetés des danseurs étoiles. Mais Marry me in Bassiani représente un bond en avant, au-delà des ambitions traditionnelles. Les femmes participent ici au même titre que les hommes, ce qui implique déjà une prise de distance par rapport aux codes. Et la danse n’y est plus un but en soi. Elle s’intègre à une écriture. Elle se dépasse. Pour raconter son pays.

Galerie photo © Laurent Philippe

La Géorgie, source de la danse ?

Marry me in Bassiani représente la quadrature du cercle: Mettre en scène le cercle de la danse traditionnelle sur la scène carrée d’un théâtre. Et plus que ça. Une pièce de danse pure, construite à partir d’un répertoire folklorique, se déroulant dans une situation de fête selon la tradition, qui prend pourtant l’allure d’un manifeste politique. Où ni la pertinence du message, ni la force de la danse ne sont altérées. Depuis La Table verte de Kurt Joos, combien de chorégraphes ont réussi à mettre en valeur la danse, dans une pièce politique ?

On n’aura pas souvent vu des danseurs traditionnels interpréter une œuvre qui critique les codes ancestraux d’une société dont cette danse est le produit direct. C’est d’autant plus vrai que les danseurs en question viennent de la Géorgie, petit pays d’Europe centrale qui réclame - selon les trois directeurs artistiques de (La)Horde - être à l’origine de la danse en Europe. « Cette mythologie aujourd’hui impossible à prouver nous a donné envie de nous rendre sur place et de découvrir le pays », écrivent les nouveaux directeurs du Ballet National de Marseille.

Danse et discours

Avec Marry me in Bassiani, ils réussissent l’exploit d’entrer au cœur de la tendance principale de la danse actuelle, de se situer dans une suite logique de leur démarche personnelle et d’être pourtant à un endroit où personne ne les attendait. Dans tous leurs projets, ils ont questionné le fonctionnement de la société et les manières d’y résister. Marry me in Bassiani met en scène un mariage traditionnel, visiblement voulu par les parents des mariés, mais pas par le couple lui-même. La mariée ne saurait être plus mélancolique, et la joie de l’assemblée paraît toujours un peu forcée.

(La)Horde et les danseurs d’Iveroni s’attaquent de manière frontale à une société corsetée par des codes surannés. La mariée en personne va couper la tête à la statue du fondateur mythique de la nation. Le titre de la pièce fait allusion à un club techno, référence mondiale et quartier général de la scène LGBT, voire de l’opposition politique géorgienne. D’où une forte pression policière sur le Bassiani (le bassiste, en français). En même temps, les danses traditionnelles géorgiennes ont toujours joué un rôle politique, d’abord dans l’affirmation de l’identité nationale face à la domination soviétique au sein de l’URSS et aujourd’hui face à la mondialisation capitaliste.

Galerie photo © Laurent Philippe

De Tbilisi à Marseille

La dramaturgie narrative et politique de Marry me in Bassiani va droit au but, dans une approche a priori indéfendable en danse contemporaine. Mais l’énergie explosive et la virtuosité des danseurs font oublier les longueurs et les faiblesses d’un scénario très explicite, avec ses gestes de révolte, le passage des musiques traditionnelles à la techno et un tableau final où les danseurs repoussent symboliquement la façade du parlement qui menace de les écraser. Seule une Maguy Marin ose aujourd’hui tenir de tels discours depuis la scène.

En décidant de travailler, à Tbilisi, à partir de cette représentation chorégraphique d’une identité nationale, Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel n’ont sans doute pas prévu que cette pièce allait s’inscrire de façon subtile et ironique dans leur parcours. Car en prenant la direction du Ballet National de Marseille, les trois sont aujourd’hui appelés à redéfinir l’identité de la création chorégraphique française. Reste à savoir si la direction d’un Centre Chorégraphique National leur permettra de continuer à nous surprendre comme ils ont su le faire avec chacune de leurs créations, de Void Island à Marry me in Bassiani…

Thomas Hahn

Spectacle vu le 16 octobre à la MAC de Créteil

Avec l’ensemble IVERONI et le maître de ballet Kakhaber Mchedlidze : (en alternance)

Mari Bakelashvili, Gaga Bokhua, Tinatin Chachua, Vaso Chikaberidze, Natia Chikvaidze, Tornike Gabriadze, Giorgi Gasishvili, Tornike Gulvardashvili, Levan Jamagidze, Nika Khurtsidze, Khatuna Laperashvili, Kakhaber Mchedlidze, Neli Mdzevashvili, Giorgi Mikhelidze, Vano Natmeladze, Anzori Popkhadze, Tamar Tchumburidze, Natia Totladze, Mariam Tsirdava, Lali Zatuashvili

Conception et mise en scène : (LA)HORDE - Marine Brutti, Jonathan Debrouwer, Arthur Harel
Composition musicale : Sentimental Rave
Design sonore : Jonathan Cesaroni
Musique traditionnelle : Tamaz Beruashvili, Aluda Janashvili, Davit Qavtaradze (musiciens), Zaza Gochitashvili (régisseur son), Tornike Gabriadze, Ciuri Mchedlidze (chanteu.r.se.s)
Mixage musique traditionnelle : Bar Zalel et remixé par Zed Barski
Scénographie : Julien Peissel, assisté de Léa Chardin et Elena Lebrun
Construction du décor : atelier du Grand théâtre de Loire-Atlantique
Conception lumière : Patrick Riou et Boris Eisenmann
Assistants artistiques : Lily Sato et Julien Ticot
Styliste costumes : Juan Corrales en collaboration avec Y/PROJECT
Regard extérieur : Jean-Christophe Lanquetin

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