Marcela Santander et Philippe Decouflé ont fêté les quarante ans du CNDC

Les événements artistiques et festifs autour de l'Ecole nationale supérieure de danse contemporaine se poursuivent ce week-end au Théâtre national de Chaillot.

Les premiers étudiants du Centre national de danse contemporaine (CNDC) d'Angers effectuaient leur rentrée le 2 octobre 1978. La fondation et direction de cette école avaient alors été confiées au célèbre chorégraphe américain Alwin Nikolaïs (après que Merce Cunningham en ait décliné l'offre). Quarante années se sont déroulées depuis lors. L'établissement en est aujourd'hui à sa septième direction, assurée par Robert Swinston. Lequel a effectué trois décennies de sa carrière dans la compagnie de... Merce Cunningham (dont plus de la moitié en position d'assistant).

Cet effet de boucle dit une constante, presque immuable, de cette histoire : soit l'entretien d'une référence – au moins discursive, et y compris critique – à la grande aventure de la modernité chorégraphique américaine, lorsque la danse contemporaine française cherche à s'expliquer sur elle-même. Entre-temps, et entre autres, le CNDC aura néanmoins connu nombre de bifurcations dans les options pédagogiques et artistiques qui y furent appliquées. Il s'est aussi transformé en CCN parmi les autres, avec à sa tête des artistes chorégraphiques de plein exercice. Quant à sa politique d'accueil d'artistes invités en résidences de création, elle aura été particulièrement intense.

Ainsi, le CNDC d'Angers a longtemps occupé une place clé dans le dispositif de la danse contemporaine en France ; lieu incontournable et coeur battant des inventions. Il y a donc beaucoup de matières et de styles à remuer, dans la programmation, heureusement ecclectique, que Robert Swinston et Claire Rousier (qui co-dirige l'établissement) ont imaginée pour la commémoration en cours. La semaine dernière, le public angevin a fêté des retrouvailles avec les personnes – et le style – de Joëlle Bouvier et Régis Obadia, dont la longue direction, de 1993 à 2003, avaient connu quelques grandes heures.

Pour notre part, nous aurons pu assister à un spectacle composé de deux pièces de Marcela Santander, puis le même soir un autre, conçu par Philippe Decouflé et Dominique Boivin. Marcela Santander fut l'une des élèves de l'établissement, au moment où Emmanuelle Huynh en assurait la direction (2004-2012). Du reste, et quoiqu'on en dise, il ne manque pas de visages très significatifs sur la scène actuelle de la chorégraphie et de la performance, pour être issus de cette période.

Marcela Santander a présenté un travail en cours, qu'elle partage en duo sur le plateau avec Bettina Blanc Penther, sous le titre Je chanterai ce que je n'aurais pas voulu chanter. Puis la pièce Mash, cosignée en duo avec Annamaria Ajmone. On a décelé un cousinage certain entre ces deux travaux. Cela, ce serait-ce que dans un rapport à la musique très directement investi, et plus particulièrement le chant, y compris sur des versants tout à fait populaires. Le vestiaire n'est pas en reste, varié, ne boudant pas des touches qu'on imaginerait aussi bien au cabaret.

Il y a en somme quelque chose de doux, aimable, presque joyeux, qui émane de ce propos. Or il y règne une humeur énigmatique, quand rien du geste dansé, ni de la relation entre les deux danseuses, ne semble s'investir de manière flagrante et tranchée. Il y a un genre de tournoiement, d'esquive, d'économie. De la lenteur. Une écoute sourde. Comme une orchestration d'un laisser venir tournoyant, avec lignes de fuite.

A ce propos, on aime citer cet extrait de la note d'intention : « Nos danses sont en perpétuelle tranformation. Elles deviennent un lieu de coexistence entre les différents matériaux et nous. Elles nous appartiennent et en même temps, elles nous embrouillent, nous désorientent et nous obligent à nous acclimater en permance ». Voilà exprimés, en très peu de phrases, des partis pris en faveur de danses de connexions souterraines et fluctuantes, d'agencements et d'échos, de résonances et d'imprégnation. Ce sont des danses qui ne se développent plus dans un sur-affichage du geste conquérant et satisfait.

A cette aune, il était saisissant de mesurer l'effet de contraste, en poursuivant la soirée avec le programme orchestré par Philippe Decouflé, lui à destination de dix-neuf étudiants du CNDC en fin de formation. Cela portait le titre joliment abracadabrant de ANCNDCDBPD81-18*. On croit y décoder, outre l'acronyme du nom de l'établissement, l'affirmation de sa source dans les initiales d'Alwin Nikolaïs, complétée des apports de Dominique Boivin et Philippe Decouflé (là encore en initiales), selon une mise en perspective historique puisant en 1981pour courir jusqu'en 2018. Ouf.

Moyennant quoi, c'est d'abord une vraie joie d'avoir l'occasion, trop rare, d'admirer une reprise de Water Study, créée en 1964 par Alwin Nikolaïs dans son théâtre new-yorkais du Henry Street Playhouse. La doxa esthétique a fini par opposer une moue condescendante à ce genre de fantasmagories scéniques. Oui mais voilà : outre leur pouvoir enchanteur, on leur trouve une furieuse intelligence formelle. C'est captivant.

ANCNDCDBPD81-18 - Galerie photo © Olivier Bonnet

La suite a donc vu s'associer un ancien étudiant du CNDC de l'époque Nikolaïs, Dominique Boivin, et celui qui n'y fut qu'une comète géniale avant de rejoindre directement la compagnie à New-York, Philippe Decouflé. Avec prime à ce dernier pour orchestrer, façon revue, une pièce créée par le premier avec les étudiants, puis un medley d'extraits de pièces du second, réadaptés aux effectifs géants de la soirée, entrelardés de solos conçus par les étudiants eux-mêmes.

Avouons que cette articulation nous aura semblé, à la longue, décousue, voire paresseuse d'un point de vue dramaturgique. Question : qu'est-ce que ça tend à dire ? Cette réserve n'est en rien suffisante pour altérer l'éclat stimulant prodigué par ces jeunes éléments, très convaincants dans leur niveau technique, et encore plus dans leur formidable désir d'implication. Il en émerge des éclats solistes remarquables ; également une érotisation, bien connue chez Decouflé, mais qu'on ne s'interdira pas ici de questionner, quand elle projette de très jeunes corps en pâture d'on ne sait trop quelle pulsion animant les regards spectateurs.

Bref, ne gâchons pas l'air de fête, qui domine, et se consume, jusqu'à plus soif, dans une théorie de chorus lines, de défilés, de grands tableaux, de sarabandes, où s'illustre une idée de danse exultante, qu'on pourrait dire aux antipodes de celle exprimée ci-dessus à propos de Marcela Santander. Entre placage d'une sur-expressivité imagée d'une part (chez Decouflé) et soupçon nuancé d'une réflexivité perceptive (chez Santander), il y a bien deux idées, deux époques, deux visées très distinctes dans le projet chorégraphique contemporain. Il serait troublant, voire handicapant, que des jeunes gens formés en 2018 n'aient claire connaissance que de l'une des deux.

Dans l'immédiat, ces jeunes gens vont avoir la joie, ce week-end, de brûler les planches du Théâtre National de la danse à Chaillot. Parallèlement, c'est en directeur de compagnie que Robert Swinston va montrer un programme très attendu, de pièces de Merce Cunningham, dont il s'agit aussi de fêter le centenaire de la naissance. Cela avec, d'une part, une rareté, jamais présentée dans son intégralité en France : How to Pass, Kick, Fall. La pièce se développe par tirage au sort de courtes séquences d'une minute, où sont dites de brèves histoires écrites par John Cage.

Autre pièce au programme : la reprise d'un chef d'oeuvre, Beach Birds. En 1991, Merce Cunningham y sacrifie comme jamais à son inspiration tirée de l'observation animée de la nature. En quoi la doxa s'en trouve ébrêchée, qui voudrait ne connaître de lui que pure abstraction radicale. On verra également sa pièce Inlets.

Tout le samedi, le Théâtre de Chaillot devient la scène de Robert Swinston et son monde (ateliers, projections, animations pour enfants, repas partagé sur place, table ronde et grand bal de clôture à 22h). Enfin, il n'est pas interdit de mentionner, dans la foulée, la présence d'Hervé Robbe, du 7 au 9 juin sur ce même plateau, pour montrer A New Landscape. Le lien étant qu'Hervé Robbe est l'actuel artiste assosié (invité permanent) du CNDC d'Angers.

Gérard Mayen

Les spectacles ont été vus au Quai, à Angers, vendredi 25 mai 2018.
Le programme détaillé du week-end qui vient à Chaillot est à retrouver sur www.theatre-chaillot.fr

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