« Manta » et « Bnett Wasla » de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux

Le final ou finissage du festival vitriot Les Transversales consacré aux « arts mélangés de Méditerranée » valait le détour, puisqu’il nous offrait dans une même soirée deux pièces du couple Fattoumi-Lamoureux, Manta et Bnett Wasla.

Ten years after

Créé en 2009 à Montpellier, à l’époque où le débat sur le port du hijab était fichtrement brûlant en France, le solo de Héla Fattoumi, que nous avons pour notre part découvert en 2011 à l’Espace 1789 de Saint-Ouen, est devenu, avec le temps, un classique de la danse contemporaine en général et d’une compagnie connue de nos jours sous le nom de Viadanse, en particulier. En écrivant « classique », nous voulons dire que la pièce gagne sans aucun doute à être revue.

De ce fait, ce qui jadis pouvait sembler longuet – on pense par exemple à la scène du pliage de linge, sorte de démo valorisant les longs métrages de tissus choisis par Marilyne Lafay et Stéphane Pauvret – paraît, maintenant, non seulement motivé par le propos, mais aussi rythmiquement justifié. Par ailleurs, à la distance où nous nous tenions à l’époque, il n’était pas possible d’apprécier la qualité remarquable des lumières de Xavier Lazarini (et non... Lazzaroni, comme indiquait la feuille de salle du théâtre Jean Vilar), notamment le passage progressif, en nuances, abstrayant, s’il le fallait plus, le corps féminin via un contrejour des plus intenses.

Le mot manta, d’origine indo-européenne, signifie, en espagnol, couverture. La mante marine, une raie pélagique géante, tire son nom de sa forme aplatie. Le minimal habit, laïque ou religieux, masculin-féminin – vêtement de travail des paysannes, pelisse à capuche des pèlerins, suaire christique, cape papale, cuculle ou cuculla – protège (du soleil ? du froid ? du regard ?) en dissimulant. Est donc forcément évoquée la question du nu – plus ou moins intégral. Ou, si l’on préfère, du corps, caché, suggéré, exhibé. Deux sourates du Coran, la XXXIII-59 et la XXIV-31, si notre mémoire est bonne, justifient, avec bien sûr les meilleures intentions du monde, le port du voile (fortement) conseillé à la femme.

Un tuto de maquillage dans le style du « Beauté blog » qui révéla Magali Bertin et des images danses traditionnelles de femmes prises lors de moments festifs, projetés en vidéo, contrastent avec l’obsessionnel minon-minette de « l’origine du monde » ou simplement d’un bout de sein que Tartuffe ne saurait voir. Fattoumi joue les Salomé, les Loïe Fuller, les Martha Graham. Elle est par ailleurs chanteuse de salle de bain : en cheveux, jean et chaussures à talons, elle reprend le tube de James Brown aux lyrics féministes de Betty Jean Newsome, It’s a Man’s, Man’s, Man’s World (1966). Elle conclut par une belle variation sur l’estrade transformée en catwalk.

Vingt ans après

Wasla - ce qui relie date de 1998 et était à l’origine un solo de la chorégraphe Héla Fattoumi écrit pour la Biennale de la danse de Lyon. La variation est devenue aujourd’hui, sous le titre Bnett Wasla (« Bnett » signifiant jeunes filles) une « danse élargie », un pas de quatre qu’interprètent les talentueuses Cyrinne Douss, Oumaima Manai, Nour Mzoughi et Houda Riahi, toutes issues Ballet du Théâtre national de Tunis.

La pièce a une structure en deux parties bien distinctes, l’une où la danse donne la sensation d’être aspirée par le mur, en l’occurrence par la partie centrale d’un triptyque pariétal à la courbure concave. Les gestes semblent alors réduits en amplitude sinon en intensité, comme nichés, incrustés, contrecollés à la déco. Il faut dire que la scénographie, signée Raymond Sarti, joue ici un rôle important. Elle est constituée d’une esquisse de cloison ou, si l’on préfère, d’une velléité de muraille qui fait office de garde-fou. Ce rempart symbolique, dans les têtes mais également en dur, intérieur et extérieur donc, est artificiellement éclairé d’un rai de lumière « naturelle », autrement dit solaire.

À l’ombre que délimite le faisceau, le quatuor de jeunes filles en fleur n’a de cesse d’adhérer. L’une après l’autre, elles font leur entrée en scène, de cour à jardin en un premier temps, se réfugient en solitaire dans l’enfoncement central, entre les deux pans du mur, comme dans le vide.

À une, à deux, à trois – la quatrième se tient à distance, en réserve de la république –, elles s’agriffent à l’anfractuosité de cet espace semi-béant. Les gestes sont mesurés, médités, comme en apesanteur. La tenue est stricte, sombre, affinant la silhouette. De loin, la chorégraphie tient du bas-relief animé. Après cette partie de soirée passée à tenir alcôve, nos précieuses se détachent de la coupole et explorent l’avant-scène. La glyptique se change en ronde-bosse et les mouvements exécutés en plein relief. Les boucles gestuelles deviennent chorales.

On eût alors aimé voir le joueur d’oud se déchaîner devant nos yeux. Les tee-shirts servent de cagoules aux danseuses, dévoilant le haut du torse. L’échappée belle est de courte durée. Toutes quatre trouvent refuge dans la concavité originelle.

Nicolas Villodre

Vu le 18 avril 2019 au Théâtre Jean Vilar de Vitry.

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