Malandain Ballet Biarritz : la santé des danseurs est un enjeu majeur !

Pour prévenir les blessures de ses danseurs et améliorer leur bien-être, le Malandain Ballet Biarritz fait depuis huit ans un travail précurseur et innovant.

Jusqu’à il y a peu, dans le monde de la danse en France, la souffrance était un mot tabou. Un danseur blessé était forcément un mauvais danseur, la douleur était considérée comme le corollaire glorieux du métier, quant aux soins de prévention, l’idée même en était inconnue. Autant dire que, lorsqu’il y a neuf ans, le Malandain Ballet Biarritz décide de prendre le dossier à bras le corps, tout ou presque est à inventer.

L’élément déclencheur survient lors de la saison 2009-2010. La troupe vient de créer Magifique. Ce très beau ballet de  Thierry Malandain sur des musiques de Tchaïkovski rencontre un succès mérité à Biarritz et en tournée. Comme à son habitude, le chorégraphe mêle grammaire classique et langage contemporain, sollicitant toutes les ressources physiques de ses interprètes. Dans le même temps, ces derniers entament les répétitions de Roméo et Juliette, autre réussite dont la première a lieu en septembre au festival Le Temps d’aimer. Soit, en à peine dix mois, deux pièces exigeantes et un planning de travail plus qu’intense. Le résultat ne se fait pas attendre : sur les dix-huit danseurs que compte alors la compagnie, six soit un tiers de l’effectif se retrouvent blessés en même temps.

La santé, continent oublié

Une danseuse en particulier souffre d’une grave pathologie chirurgicale, qui la conduit à consulter à Bayonne la médecin du sport Aurélie Juret. Laquelle, hormis sur la scène de l’Opéra de Paris, n’a jusqu’alors jamais vu de danseurs. Pour sa rééducation, elle adresse sa patiente au kinésithérapeute du sport et préparateur physique Jean-Baptiste Colombié, qui a monté des équipes soignantes pour des clubs sportifs de la région et avec qui elle travaille régulièrement. Au passage, elle s’enquiert du suivi médical existant au sein du Ballet. Et, selon ses termes, « tombe de l’armoire ». « J’ai demandé : Qui s’occupe de vous ? Réponse : Personne. Alors qu’il était évident que j’avais devant moi une sportive de haut niveau, rien d’organisé ni d’officiel n’existait au plan des soins. » Règne en fait une sorte de « nomadisme médical » où chacun « bricole dans son coin », consultant ça ou là quand les problèmes deviennent trop aigus. Seule référence commune, l’ostéopathe Romuald Bouschbacher qui pour être marié à une ancienne danseuse, connaît bien leurs pathologies spécifiques, et avec qui Aurélie entre en contact afin qu’il rejoigne le tandem.

« Il faut dire que j’étais moi-même déroutée, reconnaît-elle. A l’inverse des malades que je soignais d’ordinaire, ceux-là se blessaient non par manque de souplesse mais au contraire parce qu’ils avaient trop de laxité. Le protocole de soin devait donc être différent de celui que j’appliquais jusqu’alors. » Problème, à l’époque, il n’existait quasiment aucune documentation sur le sujet. « Mon premier réflexe avait été de contacter l’Opéra de Paris. En vain. », se souvient-elle. « Il a fallu partir de zéro ».

Thierry Malandain, directeur du Ballet et Yves Kordian, son directeur délégué, sont vite convaincus : pour éviter que ne se reproduise la situation critique de l’automne 2011, il faut engager un travail de fond et constituer une équipe médicale travaillant main dans la main avec l’ensemble des personnels du Ballet.

Galerie photo © Olivier Houeix

Pas à pas

Avec patience et méthode, les trois soignants s’attellent à la tâche. Principale difficulté : gagner la confiance des danseurs. « Ils se voyaient comme des artistes, ce qu’ils sont bien sûr, et non comme des sportifs ce qu’ils sont pourtant aussi. Il fallait parvenir à les persuader de considérer le soin médical non pas comme un élément stigmatisant qui les empêche d’exercer leur art, mais comme un allié, afin qu’ils consultent avant de ne plus pouvoir danser ! Nous avons procédé avec beaucoup d’humilité ». Les débuts sont timides. Une première réunion, organisée le 18 novembre 2011, ne rassemble que cinq danseurs. « Nous leur avons proposé un suivi médical non obligatoire,  personnalisé. Le dispositif supposait une levée du secret médical, de telle sorte que, par exemple, le staff du ballet puisse adapter ses demandes à l’état de santé des interprètes. » L’idée est de créer progressivement un environnement psychologique et matériel rassurant, où le danseur se sente naturellement inclus dans un système de prise en charge. Brûler les étapes serait contre-productif : « Un Ballet français avait aménagé une superbe salle de soins. Mais faute d’avoir pris le temps de convaincre et de changer les mentalités, les danseurs n’y allaient quasiment jamais ».

Dès 2013, les 60 m2 du pôle Santé sont installés dans un endroit stratégique de la Gare du Midi qui abrite la compagnie, « à côté du foyer et du réfectoire » (avec des «dépendances» à l’hôtel Sofitel Miramar, qui met à disposition sa salle de fitness et sa piscine pour le travail de cardio et des exercices de danse dans l’eau). Un bilan de santé est mis en place en début de saison et une permanence d’un membre de l’équipe est assurée une fois par mois (aujourd’hui quasiment en continu), un soignant étant par ailleurs joignable à tout moment en cas de problème. La priorité est d’abord de réparer les dommages causés par des années d’inertie médicale ou de soins inadaptés. Ainsi, au cours de la saison 2013-2014, 80% de danseurs consultent pour une blessure mais la moitié de celles-ci provient de traumatismes déjà anciens.

Par ailleurs, la plupart sont dues au surmenage. Au-delà du curatif, la nécessité de mettre en place un programme préventif s’impose rapidement, notamment pour lutter contre le stress oxydatif, source de la majorité des lésions. Est d’abord mise à disposition une « boîte à outils » comprenant des cours de Pilates, de Yoga, de méthode Feldenkrais, de massages, mais aussi très vite des séances de sophrologie, des cours de chant, et une prise en compte approfondie des questions de récupération, de nutrition ou de sommeil. « Petit à petit, nous avons abordé et traité tous les aspects de la vie professionnelle des danseurs. Le Malandain Ballet Biarritz étant en tournée en moyenne 200 jours par an, le but était qu’ils puissent se gérer seuls ».

Une approche globale

Pour être efficace, la démarche suppose de connaître parfaitement les contraintes auxquelles sont soumis les corps des interprètes : « Au début, nous avons commencé par assister à des classes, à des représentations, à être présent de manière bienveillante en coulisses et dans l’institution. C’était complètement surréaliste, pour nous, de voir l’intensité des efforts auxquels ils étaient soumis sans bénéficier d’un suivi médical régulier ! » En analysant point par point le quotidien des danseurs, ils parviennent ainsi à repenser le planning général annuel des tournées et à optimiser leurs déplacements grâce à quelques mesures phares : privilégier l’avion, moins fatiguant que le car (et donc trouver un budget de financement ad hoc !) ; être hébergé dans des résidences hôtelières plutôt que dans des hôtels classiques, ce qui permet de dormir le lendemain matin d’une représentation sans être contraint de se lever à 9 heures si l’on veut avoir droit à un petit déjeuner; sélectionner tel ou tel type d’eau minérale selon ses besoins et le moment de la journée…

Ils proposent aussi des solutions étonnantes, comme ce bac d’eau glacée dans lequel les danseurs sont invités à se plonger après la représentation pour détendre leurs muscles. Par ailleurs, un des membres (et parfois deux) de l’équipe est présent lors des tournées « à risque » au plan de la fatigue. Lorsque ce n’est pas possible, un réseau de kinés correspondants pare sur place au plus urgent.

L’originalité de la démarche est qu’elle ne se limite pas au plan strictement médical. Une forte connexion avec l’artistique et une pleine concertation avec les maîtres de ballet de la compagnie sont indispensable. Suivre les répétitions permet ainsi d’appréhender quelles charges de travail exige précisément tel ballet, et d’agir en amont. « Dans Noé par exemple, les danseurs ne quittent jamais le plateau. Si on veut éviter les blessures, une préparation spécifique est absolument nécessaire ». Mais l’innovation la plus remarquable, ce sont sans doute les ateliers d’analyse vidéo : « Dès que l’on constate chez un danseur une tension musculaire persistante, on va voir la classe et on le filme durant la séance. On lui montre ensuite la vidéo en lui apportant une expertise biomécanique, tandis que le maître de ballet, également présent corrige l’orientation technique du geste ». Un regard à trois précieux et novateur.

Ce n’est qu’un début…

Tous ces éléments viennent enrichir un bagage théorique constitué in situ, et fournissent la matière d’interventions nourries auprès d’autres professionnels - en 2014 à la table ronde Santé organisée par le Centre national de la Danse, et du 24 au 27 octobre prochain à Montréal au 29e congrès de l’International Association for Dance Médecine & Science (IAMDS). Parmi les actions à venir, sont prévues la digitalisation - en cours - et la mise en lien des outils d’analyse fournis aux danseurs, dont leur dossier médical, pour une meilleure efficacité ; l’établissement pour chacun d’eux d’un « carnet de route » médical et artistique ; la conception avec la marque Repetto, mécène principal du Ballet, de vêtements étudiés au plan de la transpiration et de l’hydratation ; la constitution au plan national d’une fédération des professionnels intéressés par ces questions (une rencontre est d’ores et déjà prévue en septembre) ; l’organisation en 2020 d’une rencontre professionnelle. On le voit, les projets ne manquent pas, d’autant que comme le souligne avec chaleur les soignants, ils ont « la chance d’être  tombés dans une super marmite ! La confiance, la culture chorégraphique et la vision de Thierry Malandain sont très inspirantes et nous poussent à l’excellence ». Résultat : « Au départ, notre objectif était simplement de transposer à la danse les outils de la médecine du sport. Aujourd’hui, c’est de les adapter au mieux, et surtout de parfaire l’éducation des danseurs, et des professionnels ! »

Isabelle Calabre

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