« Magma » ou les Monstres sacrés

Avec Magma, Christian Rizzo donne à la rencontre de deux monstres sacrés, Marie-Agnès Gillot et Andrés Marin, la forme d’une confrontation cordiale et les atours d’un rituel de transe. Et tout cela se résout grâce à quelques yétis, des amis de longue date du chorégraphe dont il faut respecter les songes.

La scène ressemble un peu à celle de D’Après une histoire vraie (2013), mais vue de la coulisse cour, avec une petite marche en plus. Assis dessus, un de ces yétis poilus, frère capillaire de celui du Syndrome IAN (2016), mais en blond. Perdu dans ses pensées. Il semble regarder un début de dédale, panneaux tectoniques poussés au milieu de la scène. Mais qui sait à quoi pensent les yétis et les monstres, surtout sacrés, et quels sont leurs fantômes ?

Pour l’heure, ce yéti s’agite, tournant et secouant sa crinière excessive. Puis entre Marie-Agnès Gillot, hiératique et graphique, pantalon noir et classe incarnée. Quelques mouvements de bras et à peine plus de pas lui suffisent pour conquérir tout l’espace, où plutôt chacun des fragments que la lumière changeante (travail assez étourdissant de Cathy Olive) offre sous ses pas. Une manière de présence, de figure habitée et pourtant toute distance de maîtrise. Puis entre Andrés Marin, tout aussi sombre, mais en version sauvage, rupture et abrupt jusqu’à l’acerbe. 

Les deux protagonistes vont alors alterner les propos. D’un côté, la plus rock des ballerines issues de la « Grande Bicoque » qui dans sa gestuelle pure et graphique trouve les éclats d’une voix de rogomme, qui au détour d’un pur déliement de muscles trouve une finale rugueuse : Marie-Agnès Gillot, 44 ans, 1 mètre 73, un physique de nageuse et une grâce imprévisible.

De l’autre, Andrés Marin, autodidacte et aventureux qui frotte ses rages à tous les risques -voir sa superbe Rencontre (2013) avec Kader Attou- et expériences -il a été en 2007, le Poète à New York, entendre Lorca, de Blanca Li-, 50 ans, barbe poivre et sel, charme de bandit d’honneur. Deux natures irréductibles. Christian Rizzo n’a forcé ni le trait ni la confrontation. Il a œuvré en chorégraphe, offrant l’opportunité à ses deux monstres sacrés d’offrir leur danse et ces deux-là dialoguent sans cacophonie, prenant tour à tour le devant et ne s’essayant que fugacement au duo. Mais la présence de l’autre force à l’épreuve, à danser de dos pour un flamenco, à ne pas poser pour une « danseuse ». 

Tout cela jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Revient le yéti, ou plutôt les yétis car ils sont dédoublés, frères de toison hirsute et de silhouette improbable. Comme l’œil s’est familiarisé aux traits de leurs gestuelles, la danseuse et le bailladore se trahissent sous le poil. Là une reculade toute de talons féroces dans une fente qui dit Andrés Marin ; ici un temps de suspens retenu qui trahit Marie-Agnès Gillot…

Mais surtout une folie qui s’est emparé des deux diables, une liberté nouvelle que seule donne le masque ; le droit qu’ils se sont ainsi octroyé d’être eux-mêmes loin de l’image d’eux. Débarrassés de l’apparence, les deux ne sont plus que la danse et la joie de la danse. Gloire soit aux rêves des yétis… 

Magma (le nom ne fait que reprendre les initiales des héros) aurait dû s’achever là. Mais on ne touche pas impunément à la transe des masques : quelque chose s’y joue qui augmente l’être : « La transe qui les possède, elles appellent cela “danser” » comme l’écrit Catherine Clément. Mais comment cela résonne-t-il dans le corps de celle qui fait profession de danseuse ? De la « chômeuse, ou pourvues de minuscules boulots précaires » que décrit l’auteur de L’Appel de la transe (Stock, Paris, 2011), la transmutation en reine par la danse s’entend. Mais de celle qui régna et fut adoubée au sommet de son art 

Marie-Agnès est revenue au plateau. Quelque chose de rêveur semble l’occuper. Son pas flotte avec précision, ses bras errent avec une subtilité graphique parfaite. Elle n’est plus mais est là. Le codicille dansé exprime l’au-delà de la danse de celle qui tant dansa dans un moment où le temps paru comme s’annuler. 

Ainsi, les yétis rêvent-ils du temps suspendu. 

Philippe Verrièle

Vu à Cannes, Théâtre Debussy, Palais des Festival dans le cadre du festival de danse Cannes-Côte d’Azur

Tournées Magma :

Maison de la danse de Lyon les 19 et 20 décembre 2019
Comédie de Valence les 15 et 16 janvier 2020
Moulin du Roc à Niort le 1er février 2020
Théâtre National de la Danse Chaillot - Théâtre national de la Danse du 6 au 13 février 2020
L’Arc scène nationale Le Creusot le 16 février 2020
La Comédie de Clermont-Ferrand du 18 au 20 mars 2020
Théâtre de Suresnes Jean Vilar le 24 avril 2020
Théâtre de l’Olivier à Istres le 5 juin 2020

 

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