« mA » de Satchie Noro et Yumi Rigout

Satchie Noro et Yumi Rigout créent mA ; Lila Derridj et Eléonore Didier Géographies. L’amitié féminine, vue d’un œil circassien.

Satchie Noro et Yumi Rigout sont mère et fille, Lila Derridj et Eléonore Didier sont des complices de longue date qui se sont rencontrées à Micadanses. Il n’y aurait ici pas de spectacle si Lila ne roulait pas en son fauteuil, son premier agrès, à la ville comme à la scène. Les roues lui sont plus qu’un secours. La roue est aussi l’élément sur lequel Noro et Rigout construisent leur spectacle. Toutes les deux danseuses et acrobates, elles partagent le bonheur de créer un spectacle d’acrobatie au sol, de mère en fille.

Deux corps, trois roues

mA ouvre sur un mouvement pendulaire de deux corps, enroulés en eux-mêmes, sur une surface de tatamis blancs. Telles deux roues, mère et fille, tout de noir vêtues, dessinent comme des cercles calligraphiques. Encre de Chine, ou bien du Japon…  Au fond, une énorme roue revêtue de carreaux blancs et noirs les regarde, une roue Cyr réinventée par le scénographe Sylvain Ohl.

Galerie photo © Laurent Philippe

De roues en roue, Satchie et Yumi racontent leur relation de tendresse, de fureur et de complicité. Diego Agiurre les accompagne à la guitare et passe du rock au contemporain grinçant, aux résonances flamenca et autres, en régissant en direct aux ambiances dans ce dialogue entre la mère et la fille, mais aussi entre deux artistes.

La complicité s’écrit par les corps et les objets, surtout quand la roue Cyr est couchée au sol, cachant la mère qui joue avec les jambes de sa fille, qui ouvre lucarne après lucarne et se drape d’une robe en bois qui rappelle ses carapaces portées dans Les Absents, présenté en 2011 à Faits d’Hiver.

Des images de corps « Cyr-réalistes » émergent d’une ambiance remarquablement apaisée et pourtant intense, où la complexité des figures acrobatiques va de pair avec la simplicité des présences. mA est une invitation à la contemplation, s’appliquant autant aux formes calligraphiques qui émergent qu’à la relation des deux complices de vie.

Galerie photo © Laurent Philippe

Des roues et un rond

Quand, après le changement de plateau, Lila Derridj et Eléonore Didier performent Géographies (ou Classroom), on voudrait croire qu’elles réagissent directement à mA, à la manière de deux farceuses qui réinventent et détournent le spectacle de Noro et Rigout. D’abord, les roues du fauteuil de Derridj et leur dialogue, à travers une grande table de classe qui fait le lien et permet aux deux corps d’entrer en relation directe, comme dans un leu de vases communicants.

Ensuite, Derridj quitte son fauteuil et les deux se mettent à genoux ou à quatre pattes, sur deux matelas et à l’intérieur d’un cercle, comme dans un rond de cirque, où leurs acrobaties au sol, avec ses figures ultra-simples, culmine dans quelques « Hey ! », empruntés au répertorie du cirque d’antan.

Galerie photo © D.R

L’acrobatie devient ici le terrain sur lequel les deux se rencontrent en toute égalité physique et on se dit qu’il y aurait bien moins d’inégalités dans le monde si nous circulions tous à quatre pattes. Aussi, « chercher nos similitudes dans la différence », comme les deux entendent faire par leur joyeux duo, est pleinement assumé comme « radicalement simple ».

Leur expérience partagée autour de la liberté des corps dans la danse et dans un espace donné met en évidence une relation dans laquelle la confiance et la rencontre sont aussi profondes qu’entre mère et fille. Car il faut toujours se mettre à la place de l’autre et construire les terrains sur lesquels la rencontre peut se vivre pleinement. Mais où pourraient-elles partager ces rencontres, s’il n’y avait pas un lieu comme Le Générateur, avec la liberté scénique qu’il offre, espace vierge et généreux, ouvert à toutes les formes ?

Thomas Hahn

Spectacles vus le 12 février 2018

Le Générateur, Gentilly, 20e édition du festival Faits d’Hiver

Au Festival Drôles de Dames - Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon le 23 mars 2018

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