Livexperience par le Ballet de Lorraine

Livexperience, troisième volet de la saison du Ballet de Lorraine consacrée aux rapports entre danse et musique live présentait deux ballets de William Forsythe dont l’entrée au répertoire de Duo (1996) et la reprise de Steptext (1985, entré au répertoire en 2009), ainsi qu’une commande passée à François Chaignaud et Cecilia Bengoléa, Devoted.

Construit, ou plutôt déconstruit sur la Chaconne de la Partita N°2 de Bach, Steptext, est un ballet qui analyse le ballet « dans le texte » c’est-à-dire qui s’attache à travailler la matière même des pas « steps » et, au-delà, leur organisation, à savoir comment l’on passe d’une figure à l’autre par des « pas de transitions ». Le choix de la Chaconne, est tout sauf un hasard. En effet, le violon est un instrument qui tient à la note du début à la fin, sans aucun arrêt – sauf celui que Forsythe lui impose en déchiquetant la partition – tout comme le mouvement est maintenu sans arrêt, à moins que les danseurs ne sortent du jeu en marchant avec une rare désinvolture.

la portant à son point d’incandescence, à sa limite ultime, comme pour mieux s’en défaire : les développés et les battements vont systématiquement jusqu’à l’écart ou le dépassent, tout le corps est perpétuellement en hyperextension provoquant une courbure du dos et des membres qui précipite chaque pas au bord d’un précipice, prêt à rompre l’équilibre.

Les hanches se décalent, obligeant chaque mouvement à utiliser, sinon à connaître, les lois du contrepoids. Les pas de liaisons, comme on l’a déjà dit, sont mis en relief : les glissades n’en finissent plus – ou deviennent une nouvelle technique quand elles sont exécutées sur pointes – la jambe d’appui devient une vrille qui se désaxe. Du coup, les trois hommes en noir et la femme en rouge qui semble de ce fait  plus une ligne élancée qu’une forme humaine, sont intriqués dans une chorégraphie d’une complexité et d’une célérité qui n’ont d’égales que ces moments de banalité où, brusquement, réapparaissent trois hommes et une femme qui traversent tranquillement le plateau. Mais, ce qui signe définitivement le style forsythe dans cette pièce, sont ces corps incroyablement connectés de la pointe du crâne au dernier orteil, où chaque geste, chaque segment s’articule à l’autre, de façon si « huilée » que l’on croirait voir un cours extraordinaire d’anatomie du danseur. Nina Khokkam, Jonahtan Archambault, Fabio Dolce et Yoann Rifosta excellent dans ce quatuor, frisant sans cesse le danger avec une aisance et une familiarité qui déconcertent totalement.

Duo, qui réunissait Pauline Colemard et Marion Rastouil, met en scène une autre obsession de Forsythe : le contrepoint.

Transformant leur corps en « horloge à contrepoint » : (http://synchronousobjects.osu.edu/content.html#/CounterpointTool) la chorégraphie se décale de l’unisson en mettant au jour un système chorégraphique qui semble prélever des parcelles au temps pour tisser de nouvelles relations entre un mouvement et le suivant, entre le geste et l’espace. Créant une sorte de tension dans les corps qui culbutent et chutent, ou sautent et volent, les deux danseuses deviennent l’expression même d’une machine implacable qui ne laisse aucune place au hasard ou à l’hésitation. Portées par la musique de Thom Willems interprétée par le pianiste Gleb Machylev, la gestuelle se fait âpre en proie à un tournoiement qui les ramènera au calme, à l’unisson puis à l’arrêt.

Enfin, la création de François Chaignaud et Cécilia Bengoléa, prévue avant celle qu’ils ont effectuée pour le Ballet de l’Opéra de Lyon (lire ici) on y retrouve néanmoins des constantes qui ont trait tant à l’effort et au dépassement de soi que supposent les pointes (d’où le titre Devoted)  qu’à l’introduction, au sein même de ce fétiche de la technique classique, de danses plus vernaculaires.

Du coup, le spectateur est confronté à cet étrange objet chorégraphique qui allie à des figures connues comme des déboulés, des tours attitudes ou le pied dans la main, des accents si curieux qu’ils en déplacent totalement leur aspect. Du coup, s’immisce dans cette pièce aux allures abstraites, plutôt proche d’un certain post-modernisme répétitif (comme en témoigne Another Look at Harmony part IV de Phil Glass, interprété avec bonheur par le chœur de l’Opéra national de Lorraine dirigé par Marion Powell) des danses venues d’ailleurs, comme des bribes de Twerk ou des Danses libres, portant ce minimalisme vers une danse plus incarnée, plus voluptueuse. Les dos s’assouplissent, les bras quittent le bel ordonnancement de leur « port », les hanches commencent à swinguer.

Les costumes soulignent cette même ambiguïté. Des justeaucorps d’un vert profond assortis d’une seule jambière beige ou violette, agrémentés d’un nœud papillon, posé sur l’épaule qui font tout autant signe vers la rigueur des chorégraphes abstraits américains (de Cunningham à Childs) que vers la peinture corporelle des danses libres, voire même de certaines danses de cabaret.

Extrêmement fine et réussie, la chorégraphie qui alterne la détermination des lignes classiques à de vertigineux tourbillons qui se désagrègent ou se déglinguent sous la poussée de la nécessité à rester sur pointe – y compris lors de sauts infernaux – s’insère à merveille dans cet ensemble qui dissèque la danse et son histoire avec autant d’intelligence que de sens historique.

Agnès Izrine

12 mai 2015, Opéra de Nancy

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