« Lichens » de Karine Ponties

Avant de se produire au Théâtre Jean Vilar de Vitry et de tourner en France, la chorégraphe Karine Ponties a présenté aux Brigittines de Bruxelles sa nouvelle création intitulée Lichens

En soixante minutes, l’ancienne élève de Béjart nous a offert un spectacle fusionnant danse, pantomime, et art circassien. Elle nous a prouvé qu’elle avait, comme le chorégraphe marseillais, le sens théâtral et le goût du 7Art. Ses interprètes, Ares D’Angelo, Eric Domeneghetty, Vera Gorbacheva, Liesbeth Kiebooms, Nilda Martinez et Jaro Vinarsky, proviennent quant à eux de disciplines et de milieux différents. Le cinéma, qui représente pour l’auteure « la magie du mouvement » partage son étymologie avec la chorégraphie – notation du geste. La pièce s’inspire du Conte des contes, un film d’animation fantastique réalisé en 1979 par le Russe Iouri Norstein. Les personnages incarnés par les danseurs dévoilent au début une toute petite partie de leur corps et interviennent sans cesse par la suite à tour de rôle, en solitaire, en duo et, plus rarement en groupe, ce qui ne veut pas dire ensemble ou à l’unisson mais sur deux ou trois plans, utilisant au maximum la profondeur de champ du plateau, comme au cinéma.

Ce conte sans paroles a pour acteurs d’étranges créatures et, pour décor, une atmosphère embrumée, surréelle, pas moins énigmatique, qu’accentue le clair-obscur dominant mais aussi une lampe à incandescence ne cessant de glisser sur le câble où elle est accrochée et des velléités d’éclairage ponctuel résultant du parti pris dramaturgique de Guillaume Toussaint Fromentin. La composition électro-acoustique de David Monceau rythme le déroulé et anime la fin du spectacle avec deux tangos traditionnels chantés en langue russe. Le cartoon de Norstein déteint sur la chorégraphie même de Lichens. L’abstraction gestuelle vire vite à la loufoquerie intégrale. Une folie douce s’empare des interprètes qui, par endroits, participe de la transe, pour ne pas dire de la chorée.

Certaines trouvailles sont, littéralement, surréalistes. Par exemple, à l’amorce de la pièce, se dresse devant nous une table pour banquet recouverte de drapés d’où émergent des bouts de corps – une tête, un bras, une jambe : métonymie de l’anatomie. L’entrée en scène, depuis les cintres, d’un homme-grenouille, gêné dans sa locomotion une fois sur terre par ses gigantesques palmes, fait penser à certaines decoufleries démarquées de Méliès. La barre de pompier ou mât chinois auquel est fixé un homme pédalant dérisoirement dans le vide justifie l’emplette de cet agrès. De même, l’usage récurrent du fond noir et du fondu lumineux au noir permet à tout instant de faire apparaître et disparaître les danseurs sans perte de temps.

Quoique contemporaine, la danse de Karine Ponties donne le sentiment d’être intemporelle ou a-temporelle – « hors du temps », dit la chorégraphe, « anti-fashion », surenchérit la coproductrice Nathalie Huerta. La condition humaine, illustrée par les nombreuses facettes, mines et défroques d’interprètes se donnant sans compter, aguerris à l’acrobatie, au contorsionnisme, à la prestidigitation, au théâtre de rue et, naturellement, à la danse, nous tire rires et sourires, par son absurdité même. On retrouve la dimension poétique surréaliste avec la métaphore du minotaure, figuré ici par une grosse peluche cornue, tout ce qu’il y a d’inoffensive.

Nicolas Villodre

Vu le 5 mars 2020 aux Brigittines de Bruxelles.

Présentée le 13 mars au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine.

 

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