« Les Vagues » de Noé Soulier : L’art de la feinte

Du geste à la narration et même à la construction de la pièce, Noé Soulier nous invite à un jeu d’illusions. Pour mieux accéder à la vérité et la beauté du mouvement.

Soulier s’intéresse au mouvement, non pour l’asservir dans l’idée de produire du beau, des histoires ou du discours, mais dans l’idée d’en faire le centre d’intérêt d’une pièce. Le geste du danseur a bien assez de choses à nous dire pour qu’on en fasse le sujet de la conversation entre les corps. Car pour raconter des histoires, il y a des mots. La pièce porte par ailleurs le titre d’un roman de Virginia Woolf dont les interprètes citent ici quelques lignes, et pas n’importe lesquelles. « Il faut que je vous raconte une histoire - et il y en a tant, et tant - /…/  et aucune d’elles n’est vraie ».

Mieux : Même l’idée que Meleat Fredriksson ou Yumiko Funaya se mettraient à nous raconter des histoires, ou une histoire, est une feinte. Une feinte utile, pour mieux accéder à la vérité de l’esquive et du geste. C’est désormais entendu chez Soulier, dans cette série de pièces qu’il avait lancée avec Removing : L’intention du geste cède la place à l’intention d’interrompre le geste, lequel n’est plus adressé à une personne ou un objet mais se révèle tel un objet d’art.

Arts martiaux

Pour sa pièce Removing, créée en 2015, Soulier s’était inspiré des gestes du quotidien et d’un art martial particulier, le jiu jitsu brésilien [lire notre entretien]. Dans Les Vagues, les mouvements sont moins liés à la vie de tous les jours, mais quelque chose du jiu jitsu brésilien reste présent, ne serait-ce que dans cet art de la feinte que les interprètes pratiquent ici à merveille et qui rappelle toutes sortes de mouvements sportifs.

Car en sports, là où il y a affrontement avec un adversaire, la maîtrise de la feinte est la clé de toute victoire. Et les contacts entre les interprètes, qu’ils soient abstraits, ludiques ou qu’ils suggèrent la tendresse - Fredriksson évoque, avec les mots de Virginia Woolf « des histoires d’enfance, de collège, d’amour, de mariage, de mort... » - relèvent ici de positions puisées dans les arts martiaux.

Aussi Soulier ne construit-il pas une « pièce » dans le sens classique du terme, mais un objet d’une autre nature, presque une démonstration, où l’on commence en exposant un répertoire de gestes, pour ensuite le décontextualiser et le traiter telles des pièces d’un jeu de construction. « Je commence à rêver d’une  langue intime... » écrit Woolf. La réussite de Les Vagues se situe ici, exactement: Dans la création d’un langage gestuel qui est à la fois abstrait et intime, où l’émotion et la démonstration vont de pair.

Feintes

Comme le geste qui n’atteint pas son but présumé, la dramaturgie de la pièce est, elle aussi, basée sur la feinte. Aussitôt amorcée, aussitôt retenue. La narration ici suggérée - et elle serait de toute façon juste celle d’une relation à l’espace et au temps - est à chaque fois remise en cause, avant même de pouvoir s’affirmer pleinement. Si on la laissait se développer, Les Vagues partirait sur des trajectoires rappelant celles des pièces d’Anne Teresa de Keersmaeker.

On songe à l’esthétique du corps chez la directrice de Rosas, grâce à la légèreté et la mobilité des corps, qui passent de roulades intimes à des moments d’extase, de regards sur les parties du corps qui font le geste à des enchaînements qui dessinent dans l’espace des lignes imaginaires comme celles d’un éclair dans un ciel nocturne, juste pour s’interrompre aussi sec. Et on pensa à Rosas, évidemment, grâce à la présence de Tom De Cock et Gerrit Nulens, deux percussionnistes de l’ensemble Ictus, formation musicale si étroitement liée à De Keersmaeker.

Musique

Car la relation entre la danse et la musique est ici un autre  sujet. Les échanges entre danseurs et musiciens sont des plus vivants, les sons soulignant parfois le mouvement comme dans un spectacle narratif asiatique, de l’Opéra de Pékin au Topeng etc. A la Biennale de Lyon, Saburo Teshigawara évoqua la différence entre la danse et la musique: « Une note résonne et reste présente, alors que le mouvement du danseur s’efface immédiatement. »

Noé Soulier a trouvé la parade. En coupant le geste avant qu’il n’atteigne son but affiché, il le fait résonner dans la tête du spectateur où il accompagne les notes musicales sur leur voyage dans l’espace et dans la mémoire. Les Vagues est un spectacle participatif à sa façon, discrète mais efficace.

Thomas Hahn

Vu à Chaillot-Théâtre National de la Danse, le 14 novembre 2018

Les Vagues

Chorégraphie :  Noé Soulier
Musique :  Noé Soulier, Tom De Cock, Gerrit Nulens de l’ensemble Ictus
Interprétation : Ensemble Ictus (Tom De Cock et Gerrit Nulens, percussions)
Lumière :  Victor Burel

Danse : Stephanie Amurao, Lucas Bassereau, Meleat Fredriksson, Yumiko Funaya, Anna Massoni, Nans Pierson

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