Les premiers Sujets à vif du Festival d'Avignon

Mikaël Phelippeau et le sonneur de cornemuse Erwan Keravec se jouent avec entrain et malice, de tout rapport passéiste à la tradition.

Erwan Keravec est sonneur de cornemuse. On le dira auteur en musiques, activement investi sur le versant expérimental des hybridations, improvisations, qui agitent tout un pan des musiques actuelles de sources traditionnelles. Le public de la danse a pu le découvrir dans Enfant de Boris Charmatz, puis dans des duos plus resserrés avec ce même chorégraphe, et aussi Emmanuelle Huynh.

Jamaix deux sans trois. C'est au tour de Mikaël Phelippeau d'évoluer au côté de Keravec, dans l'une des paires réunies par la programmation du Sujet à Vif 2016. Laquelle, portée par la SACD au Festival d'Avignon, est désormais inspirée par la chorégraphe Stéphanie Aubin. Comme Charmatz et Huynh sont implantés à Rennes, comme Phelippeau a de forts liens avec la Bretagne, on en était à se demander si cette liste allait se poursuivre ainsi, façon Touzé obligé pour la fois prochaine.

Or, rien de plan-plan dans cette série. Tout explose dans l'épisode Keravec-Phelippeau, qui tire vers le théâtral, parfois le burlesque. Décidément, Phelippeau magnétise les situations duelles en scène, façon bi-portraits, plutôt mieux qu'il anime ses portraits récents, dont il restait en retrait.

Le premier tableau de Membre fantôme a pourtant commencé par nous navrer. Les deux artistes font leur entrée depuis le fond de salle, d'un pas lourdement sonore. Phelippeau apparaît chevelure déliée, qu'on ignorait longue jusque dans le creux du dos, plutôt fabuleuse en le féminisant. Il est accoutré d'une immense jupe noire, d'un tablier, et ça le situe quelque part entre la paysanne bretonne hors d'âge et le vieux prêtre tout aussi périmé.

D'un lecteur de cassettes suranné émane La suite armoricaine, par Alan Stivell, lancinante complainte bretonne qui compta parmi les hits du renouveau celtique des années 70. Et, mains jointes, de se plonger dans l'attitude d'une prière déférente.

Navré, on l'était d'entendre les gloussements et ricanements dans la salle. Car ainsi va la France obstinément jacobine – brandissant son universalisme qui n'est qu'égotisme de vainqueur : on peut y rire d'une caricature de minorité socio-ethnique folklorisée, tant que celle-ci fait partie des vaincus de l'Hexagone, comme la décence interdirait de le faire s'il s'agissait de n'importe quelle autre minorité. Soit noté en passant : il n'y aurait pas aujourd'hui de Membre fantôme, ni peut-être de Keravec, si le renouveau militant breton des années 70 n'avait existé.

Heureusement, ce n'est que malentendu, avant que ne se poursuivent les choses sérieuses, traitées dans la plus entière drôlerie, comme il se doit. Le danseur et le musicien entreprennent de se hisser tous deux en haut d'un seul plot, d'une surface minuscule. Là, il leur faut composer un couple enlacé dans l'acrobatie, agrippés l'un à l'autre pour ne pas se casser la figure. Cela d'autant que le danseur s'emploie à manipuler les clapets et anneaux de réglage des souffles, que la cornemuse présente en nombre. Situation échevelée, incongrue, palpitante ; voire simplement absurde.

Une fois revenus de plain pied au plateau, dans un rapport physique plus habituel, le bel engagement réciproque des deux ne se démentira pas. Qu'il en aille des sonorités follement libres du sonneur de cornemuse, et des motifs gestuels rebondissants, hybrides, inclassables et insolites que le danseur décline. Pour une bonne part, il développera cela dans une grande ronde. On y verra aussi les accents finalement complexes et gracieux, des danses bretonnes que le bougre maîtrise à merveille, en fait.

Tout se diversifie, s'hybride, jouant à plein de niveaux, même si l'un des clous loufoques sera le contre-travestissement, genre de strip-tease à l'envers, à quoi se consacre Phelippeau. En pleine course, il s'entête à se défaire de ses oripeaux tradi-burlesques, pour se retrouver en sous-vêtement et finalement se rhabiller en jaune Phelippeau, arty contemporain, tel que s'affiche obstinément ce performeur en toutes circonstances par ailleurs. Toujours aussi dansant, il parvient à reconstituer sa coiffure plus parisienne, à grands renforts de barrettes et aiguilles.

Au-delà des sourires, on entendra qu'on est toujours dans le costume de quelqu'un, toujours dans la projection et le travail performatif des représentations ; soit un fondamental de tout le projet de cet artiste. Au final, le musicien et le danseur s'effondrent au sol. Là allongés, ils entament une conversation, qu'on a trouvée éxagérément lacunaire, alors qu'elle livre la vérité dramaturgique de tout cet essai joliment troussé : les deux compères échangent des réflexions sur l'entremêlement des temps anciens, ou d'aujourd'hui et de demain. Et cela sonne juste, en écho au titre Membre fantôme, comme à propos d'un rapport contemporain à la tradition, où plus rien ne serait confit dans la gelée du passé.

Gérard Mayen
 

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