« Les os noirs » de Phia Ménard

Précédemment performeuse en solo, Phia Ménard dorénavant metteuse en scène se laisse dépasser par une vaine surenchère de moyens scénographiques.

On sait le tournant qui a affecté le parcours artistique de Phia Ménard. On a connu celui qui était alors circassien provoquer en solo sur les plateaux un alignement de planètes tout à fait rare. Il migrait vers la performance, voire la chorégraphie, en prenant le large depuis sa spécialité originelle de jongleur. Il migrait aussi, de sa personne toute entière, d'un sexe biologique vers l'autre. Il en découlait une conjonction auto-fictionnelle, où sa magnifique intuition était de travailler une métaphore générale reliée à la matière, entre chair et agrés. Son parcours artistique et humain résonnait avec une gravitation plus générale du monde.

Galerie photo © ©️ Jean-Luc Beaujault

A présent, Phia Ménard ne se montre plus elle-même sur le plateau. Dans Les os noirs, sa dernière pièce récemment créée, elle a choisi de signer « idée originale, dramaturgie, mise en scène et scénographie ». Une fois cela vérifié en tête de la feuille de salle, un indice aurait pu mettre la puce à l'oreille quant à ce qui attendait le spectateur. Soit le nombre pléthorique des postes de collaboration énoncés (création machinerie et régie générale plateau – régie plateau – construction décor et accessoires – régisseur général – stagiaires techniques, non comptées les habituelles créations sonore, costumes, lumière, etc).

De très grands moyens techniques et humains sont investis dans cette production. Dans Les os noirs, le talent de Phia Ménard semble disputer sur le terrain de quelque Philippe Genty, sinon Dimitris Papaioannou. Mais elle reste loin du premier, par la lourdeur ominprésente de ses déploiements techniques, pesamment, interminablement, manipulés par trois manutentionnaires de plateau, pas moins, grossièrement poétisés par un emballage costumier rehaussé de loupiotes. Sans quoi, il faut subir toute une démonstration d'industrie de la soufflerie, pour gonfler ici des bâches, là des matelas à la taille du plateau entier, ailleurs une forêt de phallus.

Galerie photo © ©️ Jean-Luc Beaujault

On est très loin aussi de Papaioannou, mais cette fois quant à la consistance dramaturgique. Au tout début, une voix off énonce une belle entame poétique. Cela a la qualité d'écriture des contes. Richesse d'images. Sobriété des mots. C'est exactement à cette hauteur que pourrait se situer Les os noirs : celle d'un conte à personnage unique, parabole d'une jeune fille au pays des tourments les plus sombres.

Mais telle n'est pas la voie qu'aura empruntée Phia Ménard. Du reste, on est interloqué par le déluge de références artistiques qui peuple ses intentions : Baudelaire, Munch, Hopper, Caravage, D'Agata, Andrès Bello, La Genèse, Bob l'éponge, Ian Pallak, est-il mentionné dans le dossier. Ça fait riche. Voire nouveau riche, au regard de la simplicité déconcertante des symboles convenus qui vont être exposés : la noyade, la perte dans la forêt, la danse de marionnette désarticulée, pour finir par la mort, dont on nous instruira gravement, en répétant à plusieurs reprises, qu'un jour elle viendra, et qu'elle aura nos yeux. Tout ça pour ça !

Le personnage iconique unique est interprété par Chloée Sanchez. Cette collaboratrice n'a pas l'heur de voir une notice biographique insérée au dossier du spectacle. Ce loupé a la saveur d'un acte manqué, tant sa silhouette reste découpée à la serpe, dans une étonnante lourdeur de présence physique, écrasée par une sonorisation accablante, à peine trouée de très rares moments de grâce. Ceux-ci suggèrent ce qu'aurait pu être un spectacle qui cultiverait une quête artistique, plutôt qu'il engage le rouleau compresseur des triomphes accumulés.

Gérard Mayen

Spectacle vu le mercredi 7 février à Sète (Théâtre Molière, scène nationale du Bassin de Thau).

Prochaines dates : 3 au 8 mars, Lyon (CDN).
13 mars, Saint-Nazaire.
16 mars, Segré.
29 mars au 14 avril, Paris (Monfort Théâtre / Théâtre de la Ville).
19 au 21 avril, Angers (Le Quai).
26, 27 avril, Brive-la-Gaillarde.
24 mai, Orléans.

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