Les Incandescences : Première soirée

L'accent mis sur les démarches émergentes fait découvrir, bien heureusement, un peu de tout. Et diversement. Dont un commentaire étonnant sur le legs d'Isadora Duncan, en écho aux recherches de la compagnie Labkine, des plus confirmées.

Les Journées Danse Dense, et particulièrement leur festival Les incandescences, sont dédiées à des chorégraphes de toute nouvelle génération. Il leur est offert la possibilité d'entrer en circulation entre divers plateaux partagés d'Ile-de-France, avec l'impact public et/ou professionnel qui en découle. Cela peut se révéler très précieux pour des parcours artistiques encore neufs. On se gardera donc d'y jeter la pierre, même si la première soirée de l'édition 2018 nous aura laissé avec de la perplexité.

Deviendrait-on un peu réac avec l'âge ? On s'avouera avoir été heurté par le sort fait à la pensée de Gilles Deleuze dans le premier projet montré de cette soirée composite. On y entend la parole enregistrée du philosophe, traitant d'une possible qualité résistante de certaines démarches artistiques. Une documentation par trop fort lacunaire nous laisse supposer que l'extrait a peut-être été puisé à l'Abécédaire deleuzien, en son temps – autre temps !!!  – produit pour la télévision.

Mais qu'entend-on au juste ? Ce n'est pas qu'on veuille à tout prix sacraliser une haute pensée. Mais de là à la réduire en matière de base d'un morphing sonore qui la rend vite inintelligible et la réduit en gadget clinquant, il y a une marge dans laquelle on a perdu le sens.

Deviendrait-on un peu réac avec l'âge ? Les conditions ultra brutes de la performance au Point Ephémère nous ont paru toucher à des limites. Ces essais de la jeune Carole Bordes se donnaient dans une configuration d'espace à ce point rudimentaire qu'on ressentait, certes, de l'admiration pour le courage des artistes à en relever le défi, non sans écho avec leur manifeste "en résistance". Mais alors cela se tend sur une idée et une seule, démonstrative : chez Carole Bordes, cédant à un parasitage expressionniste, et ensuite chez son partenaire Nicola Vacca, cette idée tient la danse sur une ligne (pourtour du tapis, ou bord surélevé du plateau). C'est obstiné, voire risqué dans le second cas. Mais ça n'est qu'une idée, qui gagnerait sûrement à se réfléchir plus.

Suit Leïla Ka, dans  Pode Ser. Juste un aimable libelle gestuel, digressant avec ironie en s'appuyant sur un archétype de la féminité romantique. On imagine assez bien ce type de travail, juste malin, appliqué et désuet, à la sortie des filières de formation à la française.

Sur pareil fond, se détachait très nettement Has been – She was dancing, de Valeira Giuga. On y voit deux hommes surlignés à la façon queer (pilosité postiche, et vestiaire façon modernité 60's, à l'abri du doute au point de se franger de ridicule). Debout, côte à côte, cette paire reconduit imperturbablement une gestuelle volubile de segments secs, indéfiniment combinés à l'identique ou en décalés, avec un genre d'affectation absente, teintée d'un dandysme burlesque, voire camp. Très présente, une bande son est structurée dans le même esprit, et décrit de manière impressionniste une danseuse en action. Le rythme des mots déteint nettement sur celui des gestes. Plus tard, un batteur va s'y joindre pour ébourrifer cela encore un peu plus.

Ces modalités d'insistances et de références, à force d'articulation entre deux niveaux, affolent gentiment le regard spectateur qui ne sait plus trop où il habite. Est-ce du l'art, ou de la fantaisie bien débourrée ? On apprendra après coup que ce travail découle d'une patiente analyse des partitions des danses d'Isadora Duncan, laissées par ses héritières en tous genres, également l'observation de photos (d'où les effets de séquençages et brefs arrêts sur image). Enfin le texte est de Gertrude Stein, commentant ce que lui inspira d'avoir vu la célèbre danseuses.

Il y a dans tout ça un côté crêpe-chignon, qui se permet énormément de libertés conceptuelles à propos de ce qu'on voudrait voir, croire voir, et choisit de voir en définitive, quand on se tourne vers une écriture issue du répertoire, dans l'hyperbole de ses effets de légendes et mémoires. C'est au top des malices de l'air du temps. Mais si la chorégraphe, Valeria Giuga, est nouvelle en effet, il faut savoir que son entreprise (et ses interprètes Antoine Arbeit et Roméo Agid) gravitent dans les parages très confirmés de la compagnie Labkine. Laquelle, rigoureusement référencée dans le domaine de la lecture partitionnelle des répertoires, cautionne, dans pareil cas, un sacré pas de côté.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 8 mars 2018 au Point Ephémère (Paris), en ouverture du festival Les Incandescences,

Jusqu'au 13 avril (huit soirées dans autant de lieux de Paris et banlieue). Programme complet

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