Les 10 ans de « Passo »

Il est « Passo » par ici !

La ville de Nantes va vivre la saison au rythme du dixième anniversaire de la pièce qui a fait découvrir la chorégraphe Ambra Senatore, devenu ensuite, directrice du Centre Chorégraphique national local ! Un partage avec le public de tous les âges et sous toutes les formes.

Ambra Senatore, sa chorégraphe, en reste un peu surprise, mais les faits sont là : Passo a 10 ans. La pièce qui a fait connaître la chorégraphe et qui a marqué son style fait d’ironie et d’interrogation sur l’illusion théâtrale, initialement conçue avec les moyens du bord et dans une certaine urgence, est devenue un de ces repères qui marquent l’histoire de l’art chorégraphique, explorant sans y toucher les questions de l’époque ; et le CCN de Nantes (CCNN) va vivre cet anniversaire : « je voulais refaire Passo avec les gens de Nantes. Il ne s’agit pas de faire une transmission mais de fêter une date importante pour la compagnie -car on retrouve beaucoup de la compagnie qui a créé Passo dans le CCN- en partageant l’évènement le plus largement ».

Ambra Senatore a été un peu échaudée. En 2018, la Companhia Nacional de Bailado (Le ballet national portugais) proposait une version de Passo, « il y avait deux “casts”, le premier ne marchait pas du tout. Sur les 5 danseurs, 2 n’y prenaient aucun plaisir. Ils étaient peut-être fatigués, pas sur la bonne longueur d’onde. Je ne sais pas ! Ils ne comprenaient pas et n’y croyaient pas. Le second “cast” prenait du plaisir, mais nous n’avions pas eu assez de temps pour travailler. Le résultat n’était pas trop mal, mais il manquait quelque chose. Je n’étais pas heureuse de ce que cela donnait. Passo est une pièce toute simple, mais très difficile. Elle tient sur une écriture très précise, mais surtout sur une attitude et un esprit. C’est pour cela que je veux plutôt travailler avec des amateurs ou des élèves. Dans ces cas-là, on  reprend avec des gens qui n’ont pas d’a-priori. »

C’est exactement ce qu’il faut comprendre quand on lit, sur le site du CCNN : « Pour cet anniversaire, Ambra Senatore a décidé de ré-ouvrir sa matière, de la faire danser, de la transmettre et la réélaborer avec des jeunes, des plus tout jeunes, des presque danseurs, des amateurs éclairés, des enfants qui auront juste 10 ans cette année. » Ce que la chorégraphe explicite : « Le CCN, pour moi, c’est un partage. Ces 10 ans sont importants pour moi, pour la compagnie, pour les gens qui ont vécu cette aventure. Alors partageons cette matière. C’est aussi une façon d’ouvrir vers la ville. Le CCN est très connu des gens qui le fréquente. Mais pour les autres, lorsqu’on leur parle de Centre Chorégraphique, ils croient que c’est une école de danse ! Je voulais trouver quelque chose pour faire connaitre l’institution. Passo peut être une danse ouverte et qui donne des occasions de rencontres. C’est une opportunité pour donner un peu de visibilité. »

L’aventure va donc se décliner sur toute l’année 2020. Elle commence par un rendez-vous nocturne, durant le festival Trajectoires, le 11 janvier. Une trentaine de danseurs amateurs, danseurs du Studio de la Danse et de la Compagnie Passage (en tout près de 60 interprètes) vont investir de nuit (18h à 22h), le château des Duc de Bretagne avec leur version de Passo. Ils profiteront de l’exposition Amazonie : Le chamane et la pensée de la forêt. « Au départ, je ne voyais pas trop comment. Et puis je me suis aperçu que danser Passo nous faisait nous comporter comme une petite tribu, avec ses habitudes et ses rites. Elle nous oblige aussi à regarder autrement. Du coup, elle trouve bien sa place dans l’expo » précise Ambra Senatore qui ajoute : « nous allons la montrer dans le Centre Commercial Atlantis, à Saint-Herblain [dans la banlieue nantaise],pendant trois heures, au milieu des gens qui font leurs courses. Il y aura aussi, le 15 février, « Passetino ». Des enfants nés il y a dix ans, que nous avons repérés l’année de dernière pour leur motivation. » 

Passo sera aussi dans un grand centre commercial du centre de Nantes et sur une place historique de la ville, le 30 mai, et l’aventure se clôturera le 6 juin, avec tous les groupes qui auront visité la pièce, dans une zone très fréquentée de la ville, mais que l’on ne peut pas encore préciser. « Et le soir-là se sera la clôture, au CCN, pour une grande fête pour tout le monde, avec perruque noire au carré pour les amateurs ! Tous les ans, nous célébrons la “primavera”. Cette fois, se sera avec Passo ! »

Il faut revenir à l’origine de cette pièce pour comprendre son importance dans le parcours de la chorégraphe. Ambra Senatore danse comme professionnel depuis 1997, dansant pour des compagnies française et italienne, et chorégraphie depuis 2004, avec un solo EDA-Solo, produit pas la compagnie Sosta Palmizi. En 2009, alors qu’elle a déjà réalisé quatre autres soli et trois performances (dont Vetrina (2005/2007, série de performances à durées variables pour vitrines durant lesquelles la fille-poupée se met en vente dans des magasins…) C’est à ce moment qu’elle monte un duo pour le prix Equililbrio.

Ambra raconte : « Il fallait présenter une forme courte qui annonçait un projet à venir. On pouvait gagner 20000€ pour produire une forme plus vaste. Avec Caterina [Basso]nous avons travaillé dix jours comme nous pouvions pour monter ce duo. Au départ il durait 15 mn. Il existe encore et nous le dansons parfois. Il dure maintenant 20 mn parce qu’il a pris des idées qui ont été développées pour la forme longue. Nous avons créé celle-ci le 10 février 2009 à l’Auditorium de la Musique, à Rome. Et nous avons gagné. Nous avons créé la version pour cinq le 8 février 2010. Mais avant cela, j’avais présenté plusieurs fois le duo. Je devais aussi participer à Avignon [dans le cadre de la programmation des Hivernales] et je rencontre Jacques Maugeins. Il me dit, “aller toute seule à Avignon, c’est de la folie. Je t’accompagne”. Il va être notre parrain. J’avais participé à une plate-forme de l’ONDA et il avait vu notre travail. Jacques m’a porté, il a fait le tour des co-producteurs et nous avons pu monter la pièce avec un peu plus de 40000€. Tout de suite après la création définitive, nous avons pu partir en tournée ».

La pièce ne va plus s’arrêter, en duo comme en quintette. Cela commence comme une démonstration technique, avec quelques surprises théâtralisées et très vite, dès qu’une seconde protagoniste rejoint la première pour un unisson parfait qui petit à petit se décale, la pièce vire à la perturbation généralisée. Des membres fantômes interviennent, les alias plus ou moins troublants (tous avec une perruque et une robe verte, mais aussi une jolie petite barbe…) s’ajoutent au propos. Cela revient, redit, redouble, ment, dit « je mens », ment en disant « je mens »… C’est le paradoxe du Crétois appliqué à la scène, rire en coin en prime ! Tout cela prenant le spectateur à ses attentes (le bras qui surgit et mime devient celui d’un mannequin ; la sonnerie d’un portable de spectateur s’avère être partie prenante du spectacle, etc.) et déconstruisant avec jubilation l’illusion spectaculaire.

La pièce fait beaucoup rire, ce qui fait son succès mais aussi génère, à son propos, une ambiguïté certaine. Il faut revenir à la date de création. En 2010, la « non-danse » tient le haut du pavé et sa remise en cause de la nature de la représentation et de ses conventions s’impose dans les programmations. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’était pas par l’humour. Certains critiques, en Italie par exemple, trouve la pièce banale et inutile. On ne rit pas de ces choses-là !

 A y regarder de plus près, avec ces fines citations de Cunningham, ces gambades à la Gallotta (qu’Ambra Senatore connaît très bien), ces petites allusions browniennes, Passo est un objet scénique beaucoup plus complexe qu’il y paraît. La pièce fourmille de références et toujours la danse y regimbe contre la convention théâtrale, la pervertissant avec jubilation, interrogeant ce moi-autre du chorégraphe qu’est l’interprète et la nature du geste dansé. Mais dans ces années, il fallait être grave et plasticien. Passo se jouait de tout cela et provoquait une franche hilarité. Le Monde titra sur « Les ressorts cocasses de Passo » et les programmations s’enchaînèrent. Mais le malentendu persista longtemps à propos d’une pièce qui est beaucoup plus profonde que ce que l’on en a dit.

C’est sans doute là qu’il faut chercher la raison profonde de cette célébration des 10 ans de Passo du CCNN ! « Je trouve que rigoler de soi-même et de son rapport à la danse ou à la perception rend plus ouvert aux autres » justifie aujourd’hui Ambra Senatore en écho à la réception un peu pincée que reçut sa pièce auprès de certains. Et cette remarque donne un sens particulier à son année de célébration. 

Philippe  Verrièle

Où est passé Passo ? CCN de Nantes 

Festival Trajectoires 2020  du 10 au 19 janvier 

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