« Le Songe » de Jean-Christophe Maillot

Le mot chef-d’œuvre est certes galvaudé, mais on ne trouve cependant pas mieux pour qualifier le ballet de Jean-Christophe Maillot, Le Songe (2006), d’après Shakespeare et Mendelssohn, programmé une douzaine de jours avant l’été au Théâtre national de la danse, autrement dit à Chaillot.

Dans un style classique – pas, attitudes figées et pointes inclus –, qu’il maîtrise comme personne, sans jamais l’affaiblir par la moindre faute de goût, la tentation kitsch, la fascination rétro, qu’il perpétue en l’enrichissant de sa fertile inspiration, le chorégraphe des Ballets de Monte-Carlo a régalé la salle Vilar pleine et prête à craquer lors d’une première parisienne qui, déjà, fait date. Un de ses talents, et non le moindre, aura été de savoir s’entourer de collaborateurs d’exception et de réunir une troupe de trente danseurs sensationnels. Les principaux d’entre eux, Marianna Barabas (Titania), Francesco Mariottini (Oberon), Daniele Delvecchio (Puck), Taisha Barton-Rowledge (Quince) et Kaori Tajima (le page) se sont particulièrement distingués le soir où nous étions. Que ce soit la géométrie obtenue du corps de ballet coupé en deux moitiés d’orange comme le décor ou le travail de dentelle à l’occasion des pas de deux, de quatre ou de six, le savoir-faire du chorégraphe se manifeste sans effet tapageur. Avec incursion dans le monde circassien, celui à l’érotisme torride du cabaret d’antan, de la Belle Epoque rapportée par Apollinaire et Pierre Louÿs, celui aussi de la performance sportive, de la gym tonique, du Pilates, du patinage artistique...

Galerie photo © Laurent Philippe

De fait, l’intercalation d’éléments hétérogènes dans la bande-son, comme la partie « électro », électro-acoustique, acousmatique ou « bruitiste », au sens futuriste du terme, signée Daniel Teruggi et le collage sonore de Bertrand Maillot qui contrarient, brisent et abrègent la partition romantique de Félix Mendelssohn nous a semblé une idée parfaitement justifiable, dans le contexte même de l’analyse critique sinon d’une œuvre, du moins de la notion de spectacle. Ce concept, généralement, associé à Brecht, étant, soit dit en passant, partie intégrante de la pièce élisabéthaine. L’irruption d’une soucoupe volante après atterrissage, donne une touche extra-terrestre au ballet, un côté comique et cosmique. Le quartier de dune ou de lune a été designé par le peintre Ernest Pignon-Ernest, qu’on a connu plus figuratif. Sa tranche de coquille ovidée ou de ventre féminin engrossé (suite aux copulations de la population qui sont le leitmotiv du Songe), peut aussi rappeler la coupole du siège du PCF imaginée par Oscar Niemeyer au milieu des années 60.

Les lumières de Dominique Drillot habillent la scène, servent de complément à la scénographie, tout en indiquant l’ambiance propre à chaque tableau. Elles jouent avec les reflets du lino, quadrillent l’espace d’un damier immatériel, rendent palpable la pollinisation aphrodisiaque diffusée par la fleur de Cupidon, en l’occurrence la pensée de Puck. Les costumes de Philippe Guillotel qui, après avoir contribué à la gloire de Decouflé (cf. Codex, le Défilé du bicentenaire de la Révolution, la Cérémonie d’ouverture des J.O. d’hiver d’Albertville) n’a cessé de collaborer avec Maillot (cf. La Belle, Faust, Le Lac, Choré, Casse-Noisette Compagnie), sont splendides, originaux et sexy. Le chorégraphe respecte la pièce shakespearienne à la lettre. Comme le suggère Geoffroy Staquet dans la feuille de salle, Maillot passe avec ce ballet d’une dialectique de couples antagonistes ayant jusque-là fondé son œuvre à une vision « triadique » (au sens de Schlemmer) du monde. Cette approche est déjà là chez Shakespeare avec l’univers des Athéniens, celui des Fées et celui des Artisans.

Galerie photo © Laurent Philippe

Cet ordre indo-européen qui correspond aussi à la triade archaïque trouverait ses équivalents de nos jours. Mais ce n’est pas l’aspect symbolique, ésotérique, mythologique qui intéresse le chorégraphe, plutôt la dimension plastique. Ainsi, les nuances de gris sont réduites à trois (cf. les valeurs des costumes des couples contrastant avec les teintes des tutus féeriques mis au goût du jour par Guillotel). Nombre de compositions picturales semblent avoir été à l’origine des scènes chorégraphiées. Maillot reste aussi dans l’esprit de la pièce originelle en combinant de façon espiègle commedia dell’arte, pantomime et danse pure. Le faste de la production n’étouffe pas la créativité, n’ennuie à aucun moment, ne ralentit pas le rythme. Au moment où peut poindre la question de l’encombrement d’une déco pour blockbuster à la 2001, l’Odyssée de l’espace, on passe à un petit théâtre se riant du grand, d’une étonnante beauté poétique, sous un éclairage des plus nocturnes. Qui peut le plus peut donc le moins.
Nicolas Villodre
Vu le 8 juin 2018 à Chailot-Théâtre national de la Danse

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