« Le Sacre du Printemps » d'Israel Galván

Israel Galván, un « Sacre du Printemps » andalou.

La vedette du flamenco d’avant-garde remue la partition de Stravinski par ses coups de talon. 

Le Théâtre de la Ville présente au 13eArt La Consagración de la Primavera, création pour deux pianos et virtuosité flamenca. Changement de langue, changement de style. La « réduction » pour piano à quatre mains, écrite par Stravinski en personne, s’avère être un partenaire de dialogue intense pour Galván et son zapateado. Un défi qu’il relève de l’intérieur. Avec brio. Indéniablement, l’idée de partir sur la version pour pianos seuls était la bonne. Face à un orchestre symphonique avec son arsenal percussif, Galván ne serait qu’une voix de plus, contraint à suivre la musique sur la voie dominante. 

Galván - Nijiinski : Tant qu’il y aura des printemps...

Tel n’est pas son dessein. De plus en plus, Galván met sa danse au service de la création musicale ; il ajoute à son rôle de danseur et  chorégraphe celui de musicien. Le Sacre du Printemps est un terrain idéal, avec sa charge physique et rythmique, avec l’ombre du grand Nijinski et sa modernité éternelle… Tant qu’il y aura des printemps, le Sacre de Stravinski résonnera par sa force atavique comme une musique arrivant depuis un avenir insondable. L’œuvre se construit sur une lutte permanente entre harmonies et dissonances. On n’en dira pas moins sur la danse de Galván.

Mais le lien entre Galván et Nijinski est plus profond et varié encore. Voilà deux artistes entourés d’une aura certaine, deux êtres solitaires, deux solistes ayant révolutionné leurs domaines artistiques. Et si la musique du XXe siècle tient un chef-d’œuvre qui porte l’âme du flamenco, c’est bien Le Sacre du Printemps, par son rapport au rite, sa passion, son âme dramatique et sa façon furieuse de marteler le sol.  

Galerie photo © Laurent Philippe

Les deux extrêmes du Sacre

Toute interprétation du Sacre du printemps navigue entre deux extrêmes. D’un côté, la vision hallucinée de Stravinski, quand le compositeur dirige, en 1960,  le Columbia Symphony Orchestra dans Le Sacre du Printemps, où il fait éclater l’œuvre dans un esprit free jazz qui rappelle parfaitement la manière dont Galván étire, compresse ou disloque les structures rythmiques et les tempi du flamenco. Décidément, entre les deux le courant passe à merveille. 

Sauf que le Sévillan danse ici en bonne intelligence avec la version pour pianos seuls qui laisse parfois apparaître des couleurs insoupçonnées. Et c’est là, l’autre extrême du Sacre. Où les Rondes Printanières n’ont plus rien d’inquiétant mais se présentent au contraire sous un jour serein, presque romantique. Et Galván de se retirer à ces moments-là pour laisser éclore une douceur suave qui n’appartient qu’à Sylvie Courvoisier et Cory Smythe qui caressent les claviers.

Conspiration

Courvoisier a donc composé, selon elle-même « pour préparer l’auditoire au déferlement sonore qui va suivre », une introduction - intitulée Conspiración- où Cory Smythe, en duo avec la compositrice, s’adresse aux cordes de façon directe, brute, rauque et presque musclée, comme pour rappeler d’emblée les enjeux du Sacre, faits de terreur, d’extase et d’espérance. Mais l’idée qu’il faille préparer le public au Sacre peut laisser perplexe. On tablerait plutôt sur une Conspiración entre Galván et les pianistes, leur permettant « d’accorder leurs violons », comme on dit. Ou encore sur une volonté de rappeler que Le Sacre du printemps fut une œuvre de rupture. Mais pour Galván, c’est autant une continuité, depuis le chef-d’oeuvre La Curva qu’il partagea avec Courvoisier. 

Au prologue, les bras de Galván forment un triangle, les coudes pointant vers le public. Mais ces lignes tranchantes lui offrent comme un cocon. Et à l’intérieur, entre inquiétude et sérénité, une éruption se prépare… Ensuite Courvoisier et Smythe interprètent Le Sacre du printemps et Galván change d’endroit avec chaque mouvement musical, traversant un véritable paysage sonore. Partout il a placé des îlots sonores où il tambourine en dansant ou remue le sable. Chaque podium produit un son différent et parfois le danseur passe de l’un à l’autre tel un batteur. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Flamenco expressionniste

Alors que son zapateado se frotte à Stravinski, le remue, le suit ou le défie, Galván se fait homme-orchestre chorégraphique. Vêtu d’un chemisier noir, il évoque les hommes et les femmes de cette communauté qui tente de sortir de printemps de la terre. Il plonge dans un univers archaïque comme chez Lorca, et il défie les dieux-pianistes comme Nijinski défiait la bonne société dans son solo à l’hôtel Suvretta de Saint-Moritz. Du « clown de dieu » qui avait rencontré Chaplin, Galván hérite d’accents burlesques et fait des pas de côté, en direction de la féminité. 

Galván ose, ici plus que jamais, un méta-flamenco, un voyage vers l’est pour atteindre l’ouest. Sa danse dépasse le flamenco et le déplace. Elle n’est plus sévillane, elle est Galván. Et c’est pour cela qu’on vient le voir. Seul, il donne vie à ’imaginaire de Stravinski. Danseur expressionniste, mime et même acteur, Galván évoque les dieux, les sages, les esprits de la terre, la terreur… Il se glisse entre les pianos ou les surplombe, dansant sur une estrade dissimulée. Assis au sol, il gesticule, et nous renvoie vers la mélancolie de Nijinski en Petrouchka, sur sa tombe. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Eclats de Stravinski

Ensuite, il se retire pendant un long moment. Les pianistes interprètent Spectro, cette composition de Courvoisier en écho au Sacre, où les doigts des pianistes semblent se promener sur mille éclats d’un Stravinski brillant à travers l’époque actuelle. Quand Galván revient et commence à tourner, assis sur un tabouret, le fil le liant à la musique s’est perdu. Sa présence est ici abstraite, mécanique . Les éclairages, sommaires et sans discernement, contribuent encore à la perte en intensité. C’est l’hiver après le printemps. Autant que Galván remuait la partition de Stravinski de l’intérieur, il reste ici devant la porte. Fallait-il y frapper ? Sa danse reste sourde et pour le moins, force est de constater que les deux parties entourant le Sacre n’ont pas encore trouvé le bon rôle, la bonne place dans cette suite.  A suivre… Et par ailleurs, Galván ne nous quitte pas. À la Maison de la Musique de Nanterre, il reprend El Amor Brujo sur la partition de Manuel de Falla [lire notre critique], du 23 au 24 janvier. 

Thomas Hahn

La Consagración de la Primavera, du 7 au 15 janvier 2020 

Spectacle vu le 7 janvier 2020 - Le Théâtre de la Ville au 13eArt, Paris13e

Avec Israel Galván, Sylvie Courvoisier, Cory Smythe

Conspiración : composition et piano Sylvie Courvoisier et Cory Smythe
Le Sacre du printemps : Igor Stravinski, réduction pour piano à quatre mains du compositeur, sur deux pianos
Spectro : composition originale Sylvie Courvoisier, piano Sylvie Courvoisier et Cory Smythe 

En tournée : 

5 et 6 mai, Bonlieu, scène nationale d’Annecy
14 et 15 mai 2020 Théâtre Bernardette Lafont, Nîmes
18 mai, Pau, Zénith

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