« Le Printemps » de Mark Tompkins

Aux Rencontres chorégraphiques, Mark Tompkins crée Le Printemps en hommage aux femmes

Le déluge de couleurs ne cesse pas un instant. Dans Le Printemps, les hijab et les niqab des trois interprètes irradient l’espace et brûlent les rétines, tel un soleil au zénith. Il est rare, de plus en plus par ailleurs, que les costumes deviennent le personnage principal d’une pièce de danse. Ici, ils créent une charge visuelle et plastique inouïe. De maille en maille, l’accumulation peut rappeler celle de Tauberbach d’Alain Platel, où le plateau entier est parsemé de vêtements. Mais le résultat est à l’opposé. Chez Platel, les interprètes sont dissimulés, chez Tompkins les trois femmes se révèlent sous de multiples facettes.

La charge visuelle et plastique de Jean-Louis Badet (costumes et scénographie) maintient les corps des trois danseuses en transformation permanente, du monstre difforme à la plus fragile des nudités. Et le tableau –  il  y a une bonne dose de Klimt danse ces mosaïques éclatantes – ne serait pas complet si cette nudité songeuse n’était pas le résultat du striptease le plus vertigineux de tous les temps, car performé par une derviche tourneuse. L’un après l’autre, elle enlève les cinq rosaces textiles qui l’enlacent.

On songe aux défilés de la styliste plasticienne Majida Khattari, qui décline le voile islamique de façon subversive. Mais même elle n’avait pas prévu de mettre ainsi le « printemps arabe » sur un tapis ardent. Plus près de Nijinski, le printemps est aussi le moment de sacrifier des jeunes femmes. Tompkins cultive l’ambivalence jusque dans des tableaux qui montrent les danseuses quasiment en position de lapidation et donc d’élues sacrifiées. Mais elles peuvent aussi évoquer les sorcières de Macbeth et des femmes modernes, aspirant à une libération qui passe par le corps. Le tout en une seule image…

Avec leurs sauts saugrenus et leurs déséquilibres délibérés, nos guerrières sportives cultivent un goût de goulues pour ce mélange de maillots fluos, de leggings aux dessins à fleurs et autres motifs presque traditionnels. Elles peuvent se jeter sur la moindre chaussette, telles des toxicomanes en manque d’héroïsme. Aussi, Le Printemps dit avant tout à quel point tous les mythes ont une racine commune et se traversent les uns les autres, des Peaux-Rouges aux Incas, en passant par le désert et bien sûr par les arènes des Jeux Olympiques de nos jours.

Le Printemps c’est une éclosion de tous les ailleurs, même ceux bien de chez nous, d’un printemps de toutes les promesses, incarnées par la voix de Kamylia Jubran, compositrice et chanteuse, symbole du combat politique pour toutes libertés réunies. Elle accompagne ici les trois lutteuses (dé)voilées tel un esprit bienveillant, interprétant des paroles aussi parfumées que celles du poète marocain Hassan Najmi : « Ton visage radieux fleurit cette nuit/…/Et je ne sais plus comment marcher/…/ Jalouse de ta légèreté/cette banquette est devenue trop étroite pour nous/ Laisse-moi donc /…/Boire ta sève et rester assoiffé/… »

On attendait peut-être de Tompkins qu’il chante lui-même ou qu’il nous fasse rire comme avant, mais on retrouve son subtil dialogue entre l’apparence et les multiples strates dissimulées, on reconnaît son engagement et les interrogations qu’il sait poser sur un plateau sans crier guerre, mais en créant des images qui parlent à tous ceux qui voudraient dire, comme dans ces lignes l’Irakien Fadhil Al Azzawi: « Que la lumière soit au monde! / J’attends que l’univers commence de nouveau. »

Rarement la parole s’est inscrite de façon aussi pertinente dans une pièce de danse. En français dans le texte, voici un exemple de ce qu’on entend, de la plume et de la bouche d’Anna Gaïotti, l’une des trois protagonistes: « où est le silence? /  celle que ne peuvent pas les herbes rases / où est cette pute ? / qu’elle me laisse la paix / qu’elle étiole mes pensées / qu’elle me naufrage / qu’elle me perde / que la langueur mousse / que la flemme tousse / le virus / que mon corps éprouve / l’épave de la joie/ et la joie d’épouser la terre  humide moite / je veux baiser cette pute / et m’endormir / je veux baiser cette pute / et m’endormir » Le tout hurlé par une sorte d’anti-cygne, comme chez les hommes il y a des anti-héros, haut-perchée sur ses talons, qui parfois semble marcher comme sur des échasses…

Thomas Hahn
Création mondiale à La Maison de l’arbre, Montreuil, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, 18/19 mai 2015

 

Le Printemps 
Conception : Jean-Louis Badet, Mark Tompkins
Direction artistique : Mark Tompkins
Interprétation : Kamilya Jubran, Silvia Di Rienzo, Anna Gaïotti, Ananda Montange
Création musicale, chant, oud : Kamilya Jubran
Danse, chant, textes : Silvia Di Rienzo, Anna Gaïotti, Ananda Montange
Scénographie, costumes : Jean-Louis Badet
Création lumières : Séverine Rième

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