Le L.A. Dance Project à St-Quentin-en-Yvelines

Mi-novembre 2018, la compagnie de danse de Benjamin Millepied, le L.A. Dance Project, est venue se produire, le temps de deux soirées, au théâtre de St-Quentin-en-Yvelines. Nous avons assisté à une longue soirée de danses relativement variées, les deux premières pièces, signées de chorégraphes femmes, les deux autres de son cru.

RUN FROM ME, titre créé cette année, livré en majuscules, a été écrit par Shannon Gillen, une magnifique danseuse rousse. Il s’agit d’un quatuor de danse moderne qui débute en silence, par un dédoublement du personnage féminin, la manipulation d’une des danseuses par l’autre, son reflet spéculaire. Des phrases musicales au piano coïncident avec l’arrivée des deux garçons. Dès lors, nous avons droit à une série de portés aériens, la plupart inédits, qui montrent l’inventivité de Miss Gillen. Les passages au sol nous ont sans doute moins convaincu.

Le sérieux de l’entreprise ne fait aucun doute. Dans un jeu de quatre coins, l’immense plateau du théâtre est exploré sous la forme de duos, trios, quatuors s’enchaînant sans temps mort. Techniquement parlant, l’opus est irréprochable. La boucle est bouclée au moyen de deux lampes descendant des cintres, qui ont valeur décorative plus que chorégraphique, à proprement parler. La variation de Rachelle Rafailedes illumine la pièce.

Benjamin Millepied rend un bel hommage à l’inventrice américaine de la Modern Dance, Martha Graham, avec trois Duos prélevés en 2016 dans le court métrage magistral en noir et blanc réalisé par Peter Glushanok, produit par Nathan Kroll, A Dancer’s World (1957). Les danseurs du L.A. Dance Project relèvent le défi de succéder à leurs illustres aînés (Yuriko, Helen McGehee, Mary Hinkson, Robert Cohan, Bertram Ross, Gene McDonald...) et Millepied, celui d’épurer des pas de deux qui eux-mêmes stylisaient des exercices de barre et de milieu.

Duets - Martha Graham © Erin Baiano

La composition pianistique de Cameron McCosh n’est malheureusement pas interprétée live. Elle a néanmoins fait l’objet d’un excellent enregistrement qui en restitue les nuances mélodiques et la relative abstraction. Cette abstraction, on la retrouve dans le dépouillement de tout décor et accessoire sur scène au profit d’une danse datant d’un temps sans pour autant dater. Les trois couples donnent un coup de jeune à ce qui n’avait plus de moderne que l’appellation.

De la captation de danse par le film 35 mm en noir et blanc, on passe à la vidéo en couleur et haute définition. Le chorégraphe signe les images qui sont projetées sur grand écran ainsi que les suites gestuelles se déroulant sur scène en direct. Les unes servent de contrepoint aux autres.

Malgré l’aspect narratif, dispensable pour nous, en dépit des gros plans qui tuent ou du moins qui éclipsent les danseurs s’escrimant sous nos yeux détournés, fascinés par les photons, le court métrage fonctionne dialectiquement avec les événements hic et nunc. Dans cette pièce créée l’an dernier ayant pour titre Orpheus Highway, on trouve une rousse flamboyante s’ébattant avec « Orfeu negro », les représentations en 2D nous distrayant du spectacle en 3 D. Le ballet interactif rappelle quelques autres échanges images-danse dans l’histoire, de Merce Cunningham à Lucinda Childs – en ce sens, Orpheus Highway est le Dance de Millepied. Les prises de vue en extérieur font aussi songer au film NY Export : Opus Jazz (2010) adaptant le Ballet in sneakers (1958) de Jerome Robbins.

Orpheus Highway - Galerie photo © Erin Baiano

Pour conclure la soirée en beauté, la troupe au complet a donné Bach Studies (Part 1), sans doute la chorégraphie la plus classique de Benjamin Millepied. Deux rangées de chaises disposées en face-à-face, jardin et cour, les unes occupées par des danseurs, les autres ne tardant pas à l’être, servent de scénographie au ballet. Ce dispositif de la salle d’attente permet d’opposer la prestation de petites formations se relayant, sortant après l’effort ou entrant au purgatoire, en attendant de se produire dans la place. Jean Cocteau et Roland Petit avaient rendu dansante la Passacaille pour orgue de Bach.

Millepied use de tout son talent pour mettre à jour les rythmes d’allemande, courante, sarabande, gigue et chaconne structurant la composition musicale. Selon nous, Patricia Zhou sort du lot d’excellents danseurs. Le jeune et même très jeune public des conservatoires de la région a paru captivé par tant de virtuosité distribuée sans effort apparent mais avec souveraineté.

Nicolas Villodre

Vu le 17 novembre 2018 au Théâtre de St-Quentin-en-Yvelines

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