Le confinement n’arrête pas Nadia Vadori-Gauthier

Son projet Une minute de danse par jour continue et s’ouvre à tous, via les média sociaux.

Nadia Vadori-Gauthier a commencé une minute de danse par jour le 14 janvier 2015, en réaction à l’attentat contre Charlie Hebdo. (lire notre article) Depuis, elle a dansé chaque jour, plus de 1900 fois, et posté quotidiennement la vidéo correspondante sur internet. Elle danse, mais en arrière-plan se dessine un portrait de notre quotidien, voire des événements qui le bouleversent. Elle a dansé sous le choc des attentats de novembre 2015, face aux manifestations comme celles des Gilets jaunes et tant d’autres, mais aussi le soir de l’incendie de Notre-Dame… Aujourd’hui, le confinement en raison du coronavirus bouleverse son projet et le fait évoluer. 

Danser Canal Historique : Le livre sur votre projet qui est paru en 2018 s’intitule Danser/Résister (1). De quelle manière vous voyez-vous comme une résistante ?

Nadia Vadori-Gauthier : Il y a beaucoup de façons de résister. Je ne suis pas dans une résistance frontale, pas dans une opposition sur un mode binaire, mais dans une façon de manifester infinitésimale, voire moléculaire, pour plus de douceur et moins de cloisonnement. Je danse pour œuvrer à un monde plus éthique et une façon d’être ensemble qui est différente de celles que nous dictent les identités, les codes ou les catégories.

DCH : L’âme de votre projet est la rencontre, la relation – avec d’autres personnes, avec un espace, un événement, un élément naturel etc.

Nadia Vadori-Gauthier : Il s’agit d’habiter le monde, la matière et le quotidien en essayant d’y inviter une dimension poétique. Pour danser j’ai besoin d’entrer en résonance avec quelque chose. Ça peut être un événement qui est en train d’arriver et auquel j’ai envie de m’associer, un rythme, la qualité d’une ambiance ou même une personne seule, assise par exemple, un son, une couleur. Ma danse s’écrit de façon instantanée, je suis tout le temps en ouverture, en réception, en résonance. Je dis qu’elle est sismographique. Comme un sismographe, mon corps trace en temps réel des informations qu’il reçoit du monde. Je suis aussi inspirée par la démarche de Lygia Clark, cette artiste concrétiste brésilienne, plasticienne qui est allée vers la performance et a inventé un art immatériel axé sur la relation.

DCH : Avant le confinement général de la population, et après – nous l’espérons – vos danses brèves vous ont amenée à croiser les personnes les plus diverses et à entrer en contact avec elles. Comment se passent ces rencontres?

Nadia Vadori-Gauthier : Ce que je fais n’est pas tout de suite identifiable. Ma danse ne répond pas à des codes esthétiques courants. Beaucoup de gens ne comprennent pas tout de suite pourquoi je suis là. Après avoir dansé, s’ils sont encore là, je leur explique ce que je fais. Je leur dis que je suis artiste, je leur parle des attentats à Charlie Hebdo qui ont déclenché cette série, qu’il s’agit de se connecter les uns aux autres autrement que sur nos modes habituels et que ces danses, comme le dit le proverbe chinois, sont pour moi comme des gouttes d’eau qui pourraient faire fondre la pierre. Il arrive aussi qu’on m’invite dans un lieu. Un jour je suis allée dans une école de métallurgie dans le 20e arrondissement et les apprentis, tous des garçons, étaient invités à danser avec moi. C’était organisé par le Studio Le Regard du Cygne. Mais beaucoup d’entre eux voulaient juste regarder. Alors, je leur ai dit que face à une certaine dureté du monde on ne peut pas toujours faire de grandes choses, mais on peut peut-être faire de petites choses au quotidien pour que la vie soit un peu plus belle. On peut déplacer son curseur, comme je le faisais, puisque je ne serais pas allée dans cette école de métallurgie sans ce projet et qu’avec cette goutte d’eau sur la pierre qu’est la minute de danse je pouvais peut-être faire quelque chose pour que leur journée soit différente. Et qu’eux aussi faisaient que ma journée était différente et que c’était peut-être pour ça qu’elle valait la peine d’être vécue. Et du coup, tout le monde a dansé.

DCH : Dans vos vidéos faites avant le 17 mars 2020 on vous voit partout dans Paris et ailleurs, en France et dans le monde. Aujourd’hui, le confinement réduit fortement vos choix et en plus l’espace public est devenu beaucoup plus uniforme. Sans ses habitants, il perd une grande part de son identité. Quels sont les effets sur votre minute de danse par jour ?

Nadia Vadori-Gauthier : Je danse beaucoup plus chez moi. Avant, quand je sortais, j’aimais me laisser inspirer par une ambiance, par des personnes… Parfois des gens venaient vers moi, spontanément. Ils dansaient avec moi, et avec certains nous nous écrivions par la suite. Aujourd’hui les rares personnes qui se croisent changent de trottoir. Il n’est pas question pour moi d’aller vers quelqu’un, et ceux qui tentent de m’approcher ne m’inspirent pas toujours confiance. L’ambiance est vraiment très étrange. Certains jours, je sors dans la rue, proche de chez moi, pour danser ce qu’il y a, même si c’est vide ou banal. L’idée est d’habiter le réel avec un corps réel, par ce médium sensible qu’est la danse, par la sensation et la perception, pour faire circuler la vie autrement. Ça fonctionne autant dans l’espace public que dans l’espace privé. La caméra est une fenêtre en plan fixe sur un instant, que je peux ensuite partager avec les autres.

DCH : Vous voulez apporter de la poésie et un peu de douceur dans un monde qui se durcit et jusqu’au confinement, vous étiez souvent en lien avec d’autres personnes. Soit celles-ci vous rejoignaient, soit il y avait une tension, par exemple avec la police lors d’une manifestation ou ne serait-ce parce que les gens vous regardaient d’un air interrogatif. Mais ces présences vous portaient. Aujourd’hui vous devez faire sans elles.

Nadia Vadori-Gauthier : Pour recréer le lien que je ne peux plus établir dans la rue, j’ai lancé un appel à danser chez soi et de filmer ces danses de confinement d’une minute ou un peu plus en plan fixe, pour ensuite les poster sur la page Facebook Une minute de danse par jour et sur le compte Instagram @oneminuteofdanceaday. Les gens peuvent se filmer en intérieur ou sur leurs balcons ou terrasses. Je reçois chaque jour plusieurs vidéos que je relaye. C’est un travail qui me prend six heures par jour. Depuis longtemps, certaines personnes sont inspirées par la minute de danse et m’envoient leurs danses. Mais, là, ce qui est tout à fait nouveau, c’est que j’ouvre le projet à tous et qu’il y a déjà plus de mille danses.

DCH : Voilà plus de cinq ans que vous poursuivez cet acte poétique quotidien. Qu’est-ce que cette pratique a changé en vous ?

Nadia Vadori-Gauthier : En dansant jour après jour, des années durant, mon corps est devenu un corps-monde. Il est traversé par beaucoup de strates et je suis un peu moins à moi-même. Il y a quelque chose d’entrelacé dans l’étoffe des choses. À la longue, ce qui est devenu moins facile, c’est qu‘après avoir fait de nombreuses danses dans des contextes semblables, je cherche autre chose. Par exemple: J’ai souvent dansé avec des ouvriers de travaux publics, des commerçants, des forces de l’ordre etc. Je n’ai pas envie de me redire, comme si c’était déjà fait et qu’il fallait danser autre chose. Pourtant, chaque jour est nouveau. Ces gens que je croise font partie de la vie quotidienne dans laquelle j’inscris mes danses. Et ce sont des personnes à chaque fois différentes.

DCH : Depuis le confinement, quand vous dansez dans l’espace public, les rues et places sont vides et vous ne pouvez vous éloigner de votre domicile de plus d’un kilomètre. Avez-vous déjà fait l’objet d’un contrôle pendant que vous dansiez dehors? Vous écrivez quoi sur votre attestation ?

Nadia Vadori-Gauthier : Oui, j’ai été contrôlée une fois. J’ai coché la case « activité physique individuelle » et j’étais à moins d’un kilomètre de chez moi. Donc tout était OK. J’habite à Gentilly. La restriction spatiale est vraiment contraignante, vu que d’un côté, il y a le périphérique et de l’autre l’autoroute A6, qui occupent une grande partie de l’espace accessible.

DCH : A en croire certaines vidéos postées dans les médias ces derniers jours, il paraît que les animaux se réapproprient les villes et que vous avez peut-être plus de chances de danser avec un animal qu’avec un humain.

Nadia Vadori-Gauthier : En effet, je croise des animaux ! Des oiseaux surtout, qui semblent être revenus en nombre, des chats… Rien d’autre pour l’instant, mais j’ai vu des photos extraordinaires d’animaux dans les villes, des chèvres, des canards, un cerf, une panthère. C’est extraordinaire.

DCH : Que change cette solitude dans votre corps quand vous dansez ?

Nadia Vadori-Gauthier : Il y a toujours pour moi une solitude. La minute de danse, même si elle se partage, me demande chaque jour d’aller puiser au fond de mes ressources et de me connecter à la vérité d’un instant. C’est aussi dans ma solitude que je dois trouver le courage d’y aller et de danser, quelles que soient les circonstances. Dans le contexte du confinement, paradoxalement, je me sens moins seule car nous sommes beaucoup à danser. La solitude reste celle de ma nécessité personnelle d’artiste et celle du travail sans relâche que me demande cette œuvre.

Propos recueillis par Thomas Hahn

www..uneminutededanseparjour.com
@oneminuteofdanceaday
Facebook : Une minute de danse par jour

(1) Editions Textuel ,240 pages, 35€ https://www.editionstextuel.com/livre/danser-resister

 

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