« Le chant des ruines » de Michèle Noiret

Ouverture de la biennale en Wallonie avec un nouveau dialogue danse-cinéma qui interroge le XXIe siècle. 

Dans un monde balayé par les cataclysmes, quelle place reste-t-il pour l’intimité ? Le chant des ruines, nouvelle création de Michèle Noiret, s’intéresse à une situation de rupture, un point de non-retour. La fin des certitudes. Entre les protagonistes, les relations se tissent dans des paysages et des situations instables, comme en décomposition.

Ces ruines en devenir sont-elles les « ruines de l’Europe » de Hamlet Machine de Heiner Müller ? Ou bien annoncent-elles le XXIe siècle, tel qu’il s’annonce, et donc chaque jour un peu plus désastreux ? Chez le dramaturge berlinois, de Hamlet Machine à Quartett, les paysages post-apocalyptiques sont une sorte d’enfer définitif. Chez Noiret, la désolation est un état consenti, un monde parallèle aux multiples visages où les corps chantent à la fois la tragédie et le quotidien, et l’un semble découler de l’autre.

Images et pouvoir / Le pouvoir de l’image

Le chassé-croisé commence sur un sol couvert de plaques, tectoniques peut-être. Ou bien comme sur des radeaux. Bientôt, le système entier est entraîné dans un tourbillon et des failles commencent à s’ouvrir. Le sol se déchire et les radeaux sombrent, sous l’œil d’une caméra. Le chant des ruines met le cap sur l’image. Sans chavirer. Sur un écran immense, qui se déploie sur tout le mur de fond, apparaissent paysages et corps filmés en direct. Et pourtant ces visions semblent venir de loin.

L’œil du spectateur cherche le fil qui lie l’action sur le plateau à l’image. Il cherche la caméra, sans la trouver. Le lien entre la matière et sa représentation préserve son secret. Les projections ne reproduisent pas, elles mettent en perspective et font chavirer le regard. Les plaques tournoyantes sous les pieds des danseurs deviennent une marée dévorante. Deux corps enlacés se transforment en un dessin mouvant. Un tas de papier déchiré se mue en paysage apocalyptique.

Poétique et en même temps perturbant, ce processus construit un nouveau rapport au réel, au cœur même de la pièce. Le traitement des images, secrètement arrachées au plateau, introduit une incertitude spectaculaire concernant le statut de ce qui est donné à voir. Ces images sont séduisantes, époustouflantes. En même temps, elles inquiètent, puisqu’elles mettent au grand jour les possibilités infinies de la manipulation.

Survivre au XXIe siècle

De quelles ruines cette pièce est-elle le chant ? Michèle Noiret aborde ici la disparition des certitudes et les vestiges de notre rapport au réel, par une nouvelle réflexion sur le rôle des images au XXIe siècle. Car si le XXe siècle était celui des images relatant la réalité (en expérimentant quelques décalages), le XXIe est celui des images créant le réel. Chez Noiret, à fortiori, les images créent la danse, depuis que la chorégraphe bruxelloise a commencé à développer sa « danse-cinéma », une vision de la création qui évolue avec son époque.

Vers quoi nous emportera ce siècle dont nous venons de traverser un cinquième, déjà ? Au bouleversement du rapport au réel s’ajoutent d’autres évolutions, aux conséquences plus directement dramatiques et physiques sur chacun.e. C’est pourquoi dans certains tableaux, les danseurs portent des masques, comme pour se protéger de la pollution, des virus ou simplement de l’autre… Et Sara Tan, que nous connaissons grâce à ses rôles dans les créations de Kubilaï Khan, s’adresse à nous, sans écran interposé, pour vanter un guide de survie au XXIe siècle ou pour interroger notre volonté de devenir un.e citoyen.ne parfait.e du XXIe siècle. Comiques, car traitées sur le mode d’un tutoriel Youtube ou d’une publicité, ses interventions sont le running gag de la soirée.

Galerie photo © Sergine Laloux

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Être réel.le au XXI siècle

La surprise est que malgré la puissance scénique de l’écran géant, la danse évite de se noyer dans les images. Cela ne va pas de soi. L’écueil menace, dès que la caméra entre en action en direct, dans un spectacle de danse. Mais l’art de Michèle Noiret de travailler sur l’opposition entre la scène et l’écran construit une relation vivante qui ne se dément jamais. Avec chaque séquence projetée en direct, la lecture des images part de la danse et crée l’étonnement, grâce à la qualité chorégraphique et la présence captivante des cinq interprètes qui affirment des identités fortes, répondant à une écriture du mouvement limpide, précise et transparente.

Sous le regard de la caméra cachée, Le chant des ruines met en scène les débats des hommes, la solitude des femmes, une communauté de fortune, des rencontres intimes, des rêves secrets de gloire et de célébrité et les doutes intérieurs qui nous envahissent. « Êtes-vous réels ? Suis-je réelle ? », s’interroge la youtubeuse, telle une intelligence artificielle qui prend conscience d’elle-même. Le chant des ruines s’achève sur une forêt en proie aux flammes, incendie filmé de si près qu’on s’interroge là aussi sur l’authenticité des images. Une chose au moins est certaine : la réussite réelle de cette polyphonie danse-images.

Thomas Hahn

Vu à Charleroi (Belgique), le 4 octobre 2019 (Biennale de Charleroi Danse)

Le chant des ruines

Conception, mise en scène et chorégraphie : Michèle Noiret
Interprétation et création  : Alexandre Bachelard, Harris Gkekas, Liza Penkova, Sara Tan, Denis Terrasse
Création vidéo et caméraman plateau  : Vincent Pinckaers
Collaborateur artistique : David Drouard
Composition musicale originale, interactions et régie son : Todor Todoroff
Scénographie  : Wim Vermeylen
Création et régie lumières : Gilles Brulard
Costumes  : Silvia Ruth Hasenclever
Direction technique : Christian Halkin, Gilles Brulard
Régie vidéo  : Frédéric Nicaise

En tournée :

18, 19, 20, 21, 22 février 2020 - Théâtre National, Bruxelles
12, 13, 14 mai 2020 - MC2:Grenoble
29, 30 octobre 2020 - Baerum Kulturhus, Oslo
03, 04, 05 mars 2021 - Chaillot - Théâtre national de la danse, Paris

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