"Last Work" par la Batsheva Dance Company

Il y a, en fond de scène, cette femme en robe qui court d’Est en Ouest inexorablement, sans avancer pour autant. Sa foulée implacable est au temps ce que l’éternité est aux sens : une grandiose vanité.

Un homme entre alors se désarticulant, accélérant sa gestuelle hallucinante, accentuant de ce fait la course imperturbable, comme s’il y  prélevait le sens et le temps nécessaires pour reprendre une histoire, se remettre en mouvement…

Galerie photo Laurent Philippe

Entre alors un groupe collé serré. Son piétinnement est, lui aussi, inéluctable, obstiné, implacable. Aussi chargé que le titre de cette pièce Last Work. Même si Ohad Naharin joue les légers dans une cabriole de langage, en prétendant que « c’est juste la dernière de ses pièces »… ou que « ça pourrait être vraiment la dernière » (ajoutant « Avec ce qui se passe dans mon pays on ne peut pas savoir »), la pièce qui occupe le plateau a une densité rare, et déploie une sorte de condensé chorégraphique du style Naharin.

Galerie photo Laurent Philippe

Bien sûr, on pense à la technique « Gaga » inventée par le chorégraphe. Mais au-delà du vocabulaire, il s’agit avant tout de l’organisation interne de la pièce. La façon dont des rythmes divergents s’accumulent dans un même ensemble, le mélange stylistique qui investit les corps et transforme instantanément une pose archaïque en figure symbolique de la danse classique, ou l’inverse, l’animalité qui transparaît au détour d’un geste… confèrent à la pièce une structure puissante, d’où émerge une dialectique entre le collectif et le singulier.

Galerie photo Laurent Philippe

Devant s’appeler inititalement The Baby, the Ballerina and Me, on entrevoit par moments des détails qui évoquent l’ancien titre. Ainsi des danseurs qui, à un moment, portent des langes, les berceuses qui éclipsent par moments la musique de Grisha Lichtenberger, un vieux tutu défraîchi… mais surtout, c’est au niveau gestuel que l’on peut reconnaître d’anciennes traces : une cinquième parfaite par ici, des déséquélibres et des positions invraisemblables qui rappellent les premiers pas, où toute verticalité est un combat.

De ce fait, Last Work nous parle tout autant de l’aube de l’humanité et de l’effort accompli pour marcher – et finalement pour courir – peut-être à sa perte, tel qu’en témoigne le dernier tableau où tous, sont agglutinés par des scotchs arachnéens.

Galerie photo Laurent Philippe

Il y a une sensation d’après tout dans ces corps qui se déploient jusqu’à l’extrême phalange, ces corps qui se tordent, rampent, s’écartèlent, se regroupent, et par moments s’envolent presque, ces corps dont la déflagration hante nos mémoires bien longtemps après que le spectacle soit fini. Comme la course infinie et continue du temps.

Agnès Izrine

Vu le 29 juin 2015, Festival Montpellier Danse,  Le Corum

A Chaillot-Théâtre national de la Danse du 8 au 16 juin 2017

Batsheva Dance Company

Chorégraphie : Ohad Naharin
Avec les 18 danseurs de la Batsheva Dance Company
Musique originale : Grisha Lictenberger
Conception sonore : Maxim Waratt
Lumière : Avi Yona Bueno (Bambi)
Scénographie : Zohar Shoef
Costumes : Eri Nakamura
Assistants : Guy Shomroni, Ariel Cohen

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