A la recherche de Valeska Gert

Mêlant mime, théâtre, danse, cabaret et poésie, la Berlinoise Valeska Gert (1892-1978) fut admirée des plus grands, d’Eisenstein à Brecht en passant par Pabst. Entretien avec Eszter Salamon qui lui consacre une pièce surréaliste et dadaïste.

L’habileté de Valseka Gert à révéler les codes bourgeois de son temps et à évoquer des marginaux dans une société sous l’emprise progressive du nazisme en ont fait une grande et oubliée figure artistique redécouverte par la chorégraphe et danseuse hongroise Eszter Salamon dans une pièce alliant danse, travail sur la langue, extraits lus d’écrits de Gert, chant et musique. Elle retrouve épisodiquement les brèves danses syncopées et compressées, possibles reflets d’un réel tragique et sujet aux constantes transformations.

Lors de sa première apparition de sur scène en 1916, Valeska Gert témoigne dans son autobiographie ( Je suis une sorcière ) : « Je brûlais d'envie de faire voler en éclats cette suavité ( on dansait un ballet compassé : Rose et Diane à la flèche ). Remplie d'exubérance, j'explosai comme une bombe venant des coulisses. Et ces mêmes mouvements que j'avais dansés à la répétition avec douceur et grâce, je les exagérais à présent avec sauvagerie… les mains écartaient les doigts, le visage se distordait en grimaces insolentes. » La parodie de formes canoniques du ballet est ainsi présente chez Gert. L’Allemande connaîtra l’exil à New-York en 1938 et des années difficiles faites de petits boulots pour sa survie. Inscrite dans le courant expressionniste en lutte contre l'académisme, le nationalisme, et le naturalisme, sa danse virulente proche de la performance et son vécu sont au cœur d’une création organique et graphique fort éloignée de l’hommage.

Voici une autre pièce de la série Monuments initiée par Eszter Salamon en 2014. Elle se déploie en un ensemble d’actes performatifs liés à la vie et à l’œuvre de Valeska Gert. L’importance de son rôle dans l’histoire de l’art, de la danse et de la performance a pourtant longtemps été négligée. Face à cet oubli, The Valeska Gert Monument ouvre d’autres configurations temporelles et narratives, où l’autobiographie remplace l’histoire de l’art officielle et l’imagination comble l’absence de traces. Convoquant le corps, l’archive et la fiction, la chorégraphe produit un contre-récit historique qui réactive au présent les énergies du passé, un nouvel espace d’intimité et de sens au service du futur.

Entretien.

Danser Canal Historique : Qu’avez-vous essentiellement retenu de cette personnalité de l’Ausdrucktanz ou danse moderne allemande dite aussi danse d'expression ?

Eszter Salamon : Le background de l’artiste berlinoise est pluriel, le théâtre et la danse, le cinéma et la scène cabaret dès 1917. Une scène éminemment politique sous influence notamment dadaïste, surréaliste et antifasciste. A mon sens, elle fut une artiste courageuse et expérimentée, bien que consciente de n’être pas accomplie au plan chorégraphique du point de vue de la technique.

L’Allemande voulait ardemment aborder à bras-le corps la vie sociale de son époque. Il ne s’agissait pas chez elle de prolonger ou subvertir formellement les canons de la danse ou du ballet, comme ce fut le cas entre autres pour Isadora Duncan, Loïe Fuller, Mary Wigman, voire Serge Lifar et Vaslav Nijinski. Ou cette idée du mouvement entre narration et abstraction que conserve la danse moderne. Son travail s’est développé en opposition aux archétypes sur le féminin et la beauté véhiculés par le théâtre et la danse de l’entre-deux-guerres.

DCH : Sa palette expressive est très étendue.

Eszter Salamon : Plutôt que de suivre les traditions, Valeska Gert fut extrêmement curieuse artistiquement et se révéla sensible à la porosité entre les arts scéniques et le cinéma. Désireuse de créer une sorte de mélange transdisciplinaire, elle était consciente du fait de n’être pas une danseuse techniquement accomplie.

La cabarettiste débuta tôt ses expérimentations autour de la voix. Décélérée et déconstruite jusqu’au vertige, du chant et de la nudité corporelle. Tout ce travail sur la voix est repris dans Monument 0.5.  Pour le muet, elle oeuvra ainsi aux côtés de Pabst et Renoir. Sa dimension de soliste travaillant sur le mouvement, le chant, la scansion des mots, en fait une artiste singulière et sans doute unique de l’entre-deux-guerres.

DCH : Humoriste, mime, danseuse, cabarettiste, elle incarne des personnages forts.

Eszter Salamon : Valeska Gert, convoque l’image du kaléidoscope, étant multifacettique. Ainsi ses origines liées à la petite bourgeoisie juive lui firent dépeindre par le geste et la voix les travers de son temps à travers de multiples figures scéniques. Son attirance pour le genre grotesque est possiblement rattachée à une sorte de rébellion sociétale. Mais aussi artistique sur le terrain des codes ou canons qui dictaient le beau en danse et en théâtre. Elle s’éleva contre l’esprit du romantisme allemand, le nationalisme qui marqua si fort son pays dans l’entre-deux-guerres et le mouvement formel. De cette opposition découle, pour partie, la manière dont elle expérimenta et performa.

Ainsi en portraiturant le personnage d’une prostituée, elle souhaitait que les marges de la société soient visibles sur les scènes des cabarets où elle se produisait avec succès. Son approche par le grotesque et la pantomime ne peut néanmoins se confondre avec un réalisme social.

DCH : Monument 5.0 : The Valeska Gert Monument explore le rapport singulier de l’artiste berlinoise aux mots et au chant…

Eszter Salamon : Son travail scénique sur la discontinuité vocale recoupe sa danse aux mouvements fragmentés. Elle proposa nombre de modulations sur le ralenti (« slow motion ») et la lenteur. Ainsi que par la vitesse extrême qui l’intéressait au plus haut point. Ne fut-elle pas fascinée par le montage cinéma et le montage des attractions du réalisateur russe Sergeï Eisenstein ? Il s’agit parfois de « danses du son » entre l’articulé et l’inarticulé comme dans le babil du bébé. Mais toujours d’une approche critique du chant.

D’où son montage chorégraphique fait de plusieurs sortes de postures, d’attitudes et manières de se mouvoir. En se produisant dans les cabarets et cinémas, elle put développer une grammaire dansée qui n’avait que peu de rapport avec celle des scènes chorégraphiques de l’époque. Ainsi qu’en témoigne son récit autobiographique – Je suis une sorcière – elle était animée de désirs paradoxaux et contradictoires. Nous avons essayé de retrouver sa composition de programme de soirée, fruit de multiples énergies et expressions.

En témoigne ce désir : refigurer son expérience de la lenteur dans le personnage de la Mort qu’elle passait en scène. Non dans la chute, mais dans la voix et les modulations affectant les mouvements du torse et du visage. Comme le montre la scène d’ouverture, Valeska Gert travailla intensément sur le gros plan, la manière d’intensifier les expressions du visage, partie prenante de sa réflexion dansée axée notamment sur le grotesque.

À partir de là, cette création tente de retrouver la volonté de l’Allemande de littéralement absorber le regard du spectateur. Ceci en convoquant plusieurs vitesses dans le débit de la voix, un travail sur les yeux ainsi qu’autour des mouvements et expressions exacerbées. En effet, à mi-corps entre manifestation organique, abstraction et théâtralité, elle jouait alors de manière kinesthésique sur l’échelle de la vitesse et de l’incarnation.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Monument 0.5 : The Valeska Gert Monument. 1er et 2 juillet. Théâtre La Vignette. Festival Montpellier Danse. Rens : www.montpellierdanse.com.

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