« La maladresse » de Mylène Benoit

Le solo de Célia Gondol (ou trio en musique) est un envoûtement, où le corps dépasse sa matière, mais évite de se fixer en image.

En l'état actuel, la réception de La maladresse de Mylène Benoit, est baignée d'une étrangeté, confinant au malentendu, féconds. Car au stade des intentions, on avait compris que la chorégraphe travaillait sur les gestes diskynésiques. Soit les gestes qui échappent à la maîtrise du sujet, et se manifestent de façon heurtée, désordonnée. On observe cela, par exemple et entre autres, chez des personnes atteintes de Parkinson.

En abordant cette matière, Mylène Benoit s'engage dans une belle réflexion sur les significations du geste, et la structuration du langage dansé. En toute bonne déconstruction contemporaine, il s'agirait aussi de questionner l'ordre de valeurs attribuées aux gestes ; de se mettre en disposition de déceler la puissance, ou la beauté, moins normées, de mouvements paradoxaux, indisciplinés.


Or La maladresse est une pièce en voyage. On la saisit dans un état de transition, qui annonce une future pièce, Gikoshina-Sa, déjà en cours de préparation. Cet autre pièce intègrera l'apport de La maladresse. Mais entre-temps, Mylène Benoit a séjourné six mois au Japon, lauréate d'une résidence à la Villa Kujoyama de Kyoto. Autant dire qu'elle s'y est sentie très sollicitée par une culture du geste qui est, là-bas, codifiée dans un raffinement extrême, jusque dans les mouvements les plus quotidiens.

Voici donc que la chorégraphe, et son interprète très complice Célia Gondol, flottent à la rencontre de deux régimes corporels distincts, pour ne pas dire antagoniques, entre maîtrise absolue et désordre assumé – voire désiré. De là émane l'étrangeté qu'inspire, pour l'heure, la découverte de La maladresse.

On y vient avec en tête la référence aux diskynésies. On y trouve une danse d'une rare harmonie, toute en volutes souples et amples, comme dans une ivresse paradoxale de l'équilibre. La musique électronique, produite en live sur le plateau par Nicolas Devos et Pénélope Michel, accompagne un sentiment de profondeur océanique, amniotique. Les spectateurs sont disposés tout autour de l'aire de danse, avec un effet de proximité en même temps que d'enveloppement.

La danseuse balance sur des pas déséquilibrés, savammant tenus, depuis lesquels des ondes teintent les circulations entre ses sphères corporelles basse et haute. Les bras s'en trouvent déjetés, souplement, dans des balayages amples et délicats. A bien y penser, on décèle, tout au fond, quelque chose de lâché, de tenté, concédé, dans l'amorce des gestes. Mais alors ce désordre d'impulsions se conjugue pour diffuser doucement dans le corps tout entier, par contamination, par déteinte, zone à zone. Un souffle fondamental y est convoqué. Il y a du chant, comme animique, guttural, dans cette présence.

La maladresse tient d'un envoûtement, en frôlant l'un des grands mythes suspendus de la danse, où l'on verrait le corps occupé à se retourner, livrant une peau d'intériorité. Ce travail est fascinant. On sait que Célia Gondol, aussi bien que Mylène Benoit, ont autant de pratique (et de formation) plasticienne que chorégraphique. Plus précisément vidéaste, la seconde se passionne pour le questionnement de ce qui, depuis le corps, fait image.

Dans cette dernière création, son geste artistique paraît plus simple, moins conceptuel ou sophistiqué que dans des pièces précédentes. Il s'y développe un rapport assez direct de la musique à la danse. Or cela va loin, très loin, dans la mise en question d'un état de corps, transcendant, qui dépasserait l'évidence des matières tri-dimensionnelles, mais en refusant de se réduire à l'aplat d'une image en deux-D. C'est tout ailleurs. On le cherche. Et cela fascine.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 24 janvier 2017 au Tetris (Le Havre), dans le cadre du festival Pharenheit (CCN du Havre Normandie).

La maladresse est programmée les 15 et 16 février à l'Atelier de Paris Carolyn Carlson (soirée partagée avec Nina Santès, dans sa toute récente pièce de groupe, Hymen Hymne). Puis Gikoshina-Sa sera créé dans le cadre des Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis (15 et 16 juin, Nouveau Théâtre de Montreuil).

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