« La Maison » de Gustavo Giacosa

Gustavo Giacoso est acteur, metteur en scène, chorégraphe et commissaire d’expositions. Après des études littéraires et une première approche du théâtre, il quitte l’Argentine, son pays d’origine et rencontre en 1991 Pippo Delbono avec lequel il inaugure son parcours de formation professionnelle. Figure historique de cette compagnie, il participe jusqu’en 2010 à toutes ses productions théâtrales et cinématographiques.

En 2005 avec un groupe multidisciplinaire d’artistes, il fonde à Gênes l’Association Culturelle ContemporArt. Depuis lors, il développe une recherche sur le rapport entre l’art et les marges au sein de différentes formes artistiques en devenant commissaire de plusieurs expositions sur cette thématique. A partir de 2012, il s’installe en France où, avec le pianiste et compositeur Fausto Ferraiuolo, il fonde sa compagnie SIC.12 à Aix-en-Provence. Artiste associé à la salle du Bois de l’Aune, il a été programmé au Théâtre du Merlan avec Ponts Suspendus et la nouvelle directrice, Francesca Poloniato a désiré poursuivre cette collaboration.

La Maison est, après Ponts Suspendus, le second volet d’une trilogie sur la symbolique de l’espace.
Sur le plateau du théâtre du Merlan, un fouillis sans nom occupe tout l’espace avec en son centre une bétonnière rouge, puis un matelas, des voiles, un fer à repasser, un lave linge et une foule d’objet hétéroclites prêts à prendre leurs places dans la maison une fois qu’elle sera terminée.
S’ensuit une pléiade de tableaux vivants qui racontent plusieurs vies. Celle de ceux qui vivent dans la maison et ceux qui y passent. De la jeunesse à la mort, il y a les deux enfants qui subissent une longue liturgie d’ordres : ne pas mettre ses coudes sur la table, ne pas couper la salade avec un couteau… Complices, ils jouent à la marelle, se cachent sous un voile et font preuve d’une ravissante fraicheur. Bien qu’ils soient élevés à l’ancienne, la maison est leur refuge et on pense que ce garçon et cette fille se souviennent de toute cette époque d’insouciance plus qu’ils ne la vivent. Car ici, tout est suggéré et les nombreux voilages font plutôt songer à des rêves qu’aux moments immédiats.

Il y a bien entendu les adultes, les amis de passage, donc l’amour, les tromperies, les querelles…. Entre passé, présent et futur, Gustavo dessine avec une douce et gracieuse folie les états d’âmes des êtres en mettant en exergue leurs souffrances, leurs joies, et aussi leurs rêves, leurs cauchemars, leurs fantasmes, tout cela parfois enrobé d’un ridicule quotidien comme le repas avec l’immense plateau de spaghettis, et puis la mort avec un cercueil où est enfermé un personnage hybride dont seules les jambes ressortent chaussées de bottes aux immenses talons.

Et puis il y a la très belle image de cet étrange fantôme, interprété par Gustavo, qui intervient plusieurs fois en fond de scène en dansant sous un immense voile blanc ? Qui est-il ? Le passé qui hante les pièces de cette maison ou l’âme bienveillante qui protège ce lieu ? Et aussi un quatuor de Dieux aux masques rouge qui revient cycliquement dans plusieurs scènes et fait un pont dansé entre le savoir ésotérique d’Orient et la connaissance scientifique d’Occident. Ces deux apparitions qui sont inspirées des danses sacrées de Gürdjeff constituent la colonne vertébrale de l’œuvre.

Sur des musiques originales de Fausto Ferraiuolo qu’il interprète sur scène, cette fresque intime se déroule sous des lumières très étudiées de Bertrand Blayo qui délimitent les lieux et mettent en avant des tableaux splendides et troublants. Car une multitude de détails et d’intentions apparaissent ainsi que des voix portées aux extrêmes du cri ou du chuchotement et des chants dilués dans une langue inventée. Ils accentuent la fiction du jeu.

Pour clore cet opus, Gustavo fait apparaître la terre. La terre, base de la maison, base de la notion de propriété. La terre où sont ensevelis les morts et les mots, la terre qui recouvre tout le plateau où la femme danse en y laissant ses propres traces. Emouvante et magnifique scène !
Sans jamais sombrer dans le mélo, le chorégraphe/metteur en scène sait parfaitement bien occuper l’espace scénique afin d’exacerber les dualités paradoxales de ceux qui vivent sous le même toit et prouve, qu’entre ordre et sacré désordre, la maison n’est peut-être pas un lieu de refuge ni un apparat, bien qu’il arrive que ses habitants sachent parfois y vivre des instants de repos et de tendresse.

Tout le talent de Gustavo Giacosa tient dans le fait qu’il maitrise à merveille sa dramaturgie avec certaines scènes qui sont tout simplement suggérées et d’autres bien plus réalistes. Entre ses intimes souvenirs et ses diverses inspirations dues à son parcours professionnel, il couvre tout un patchwork de sensations : de la fraicheur, de la peur, de la provocation, de la sensibilité, de l’humour, de la tendresse, de la gravité et de la légèreté, et surtout un délire totalement fou qui se déploie comme un opéra rock.
On en ressort subjugué avec des images qui hantent la tête et des interrogations existentielles. Un art brut rayonnant de délires !

Sophie Lesort

Vu au théâtre du Merlan à Marseille

La Maison 
Conception et mise en scène : Gustavo Giacosa
Avec : Emanuela Bonora, Nicole Choukroun, Fausto Ferraiuolo, Gustavo Giacosa, Akira Inumaru, Sergio Longobardi, François Ridard, Francesca Zaccaria
Musique originale interprétée sur scène : Fausto Ferraiuolo
Créateur lumière : Bertrand Blayo
En tournée : les 29,30 septembre au Bois de l’Aune à Aix en Provence. Le 4 octobre au Théâtre Liberté à Toulon. Le 10 novembre au Théâtre Durance scène conventionnée - Château-Arnoux / Saint-Auban.

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