La « Libération » de Tabitha Cholet au festival Artdanthé

Une révolte intime et lumineuse contre les pratiques de harcèlement sexuel dans le monde de la danse.

« Il m’a attrapé par les poignets et a exigé un autre baiser … /… Mon corps n’était plus à moi après que tu l’as embrassé … /… tu t’assures que je ne le raconte jamais... / … j’ai perdu le respect de moi-même … /... tu peux me détruire…  » Dans son solo Libération, Tabitha Cholet ne ménage ni elle-même ni l’homme qui devint son cauchemar. On sait qu’elle a été interprète chez un certain Jan Fabre, ce qui veut dire en soi qu’elle n’a pas froid aux yeux, et elle le prouve ici à nouveau. On sait aussi que Cholet a été déterminante dans la publication d’une lettre ouverte en 2018, contenant des témoignages à l’encontre du chorégraphe belge. 

A partir de son expérience personnelle, elle signe, avec Libération, un solo bouleversant, rebelle, sincère et puissant, pour parler de toutes les femmes victimes de harcèlement sexuel, en particulier dans le milieu de la danse. Elle y raconte ses pensées, son désarroi intime et sa fureur. Mais elle souligne que la moitié des femmes, dans le milieu de la danse, passeraient par une expérience comparable à la sienne. C’est donc personnel, et en même temps universel, et c’est pourquoi elle a créé, dans la veine de son solo, une performance pour 35 femmes tout de rouge vêtues, présentée en plein air, dans le bassin d’eau de l’esplanade des musées d’Amsterdam, en août 2020 : Red for Liberation, une performance qui pourrait tourner, pour être produite à chaque fois avec des femmes de la ville d’accueil. 

Sans le nommer...

Dans son solo, l’ancienne interprète de Jan Fabre (sans jamais le nommer) dit sa révolte contre l’homme qui l'aurait soumise à ses désirs. Elle affiche sa volonté à s’affranchir psychiquement d’une histoire sordide, alors que l’existence même de ce solo indique que les griffes d’un prédateur peuvent s’incruster longtemps dans l’âme de sa proie. Libération n’est pourtant pas un règlement de comptes, mais témoigne d’une reconstruction de soi, lançant un appel à changer les habitudes, dans les écoles de danse comme dans les compagnies : « Mettons un terme aux écoles qui nous éduquent à l’ancienne, qui détruisent les danseurs uniquement pour les remodeler, les reconstruire d’après leurs moules … / … Mettons un terme aux compagnies dirigées par des hommes à la célébrité absurde. »

Cholet qui s’est produite dans plusieurs créations de Jan Fabre, dont Belgian Rules / Belgium Rules, est aussi l’interprète qui devait à l’origine danser le solo La Générosité de Dorcas, dont le titre devait être La Générosité de Tabitha, solo ensuite interprété par Matteo Sedda et qui a donné lieu, lors de sa représentation au Théâtre de la Bastille en janvier 2019, à une véritable controverse [lire notre article]. 

Les mots pèsent fort dans Libération, dont le titre se réfère au fait que le journal du même nom a été le premier à évoquer l’histoire du solo de Jan Fabre, soustrait à son interprète d’origine. 

La mort du cygne (rouge)

En entrant dans la salle, au Théâtre de Vanves, on aperçut par ailleurs un plateau vide et un tourbillon de phrases projetées sur le mur de fond, blanc sur noir, phrases issues du texte de Cholet, virevoltant à une vitesse vertigineuse et permettant au public d’éprouver l’état intérieur d’une personne qui cesse d’appartenir à elle-même : « Je hais me sentir si terrifiée … /… Mon corps, une coquille vide … /… Peut-être que la folle, c’est moi... » 

Beaucoup de mots, car Cholet raconte ici son histoire et donne à voir la réappropriation de son corps et de sa vie, par un texte qu’elle commença à écrire directement après avoir quitté la compagnie Troubleyn de Jan Fabre. Mais ce solo est en même temps - et on pourrait dire, malgré sa visée militante - un acte authentiquement artistique. Au beau milieu d’un lac de plumes rouges, Cholet danse une mort du cygne à sa façon, se révoltant contre l’emprise d’une sorte de Rothbart universel qui, au lieu d’appartenir à un monde imaginaire, sévit dans le réel pour malmener les rêves du cygne blanc, le transformant en cygne ensanglanté. Et Cholet de se jeter dans des cabrioles furieuses, s’agite et utilise l’appel d’air produit par sa chevelure pour  balayer le duvet rouge qui couvre le sol. Elle tape sur son corps, les mains remplies de plumes et affronte l’épuisement physique...  

Et pourtant… Il pourrait s’agir d’un pseudo-rite éco-féministe de plus, s’il n’y avait là l’authenticité de son ressenti et de son acte et une bonne dose d’indicible qui parfois s’incarne dans des pensées et ses confidences: « Maintes fois je t’ai tué dans mes rêves … /… Avec la cocaïne, tu étais moins effrayant, plus pitoyable  ». En assumant un phantasme inavouable (bien entendu, pour les femmes seulement, selon les normes de nos sociétés), Cholet produit une libération palpable, non feinte et constructive, se terminant par un appel général: « Cessons d’avoir peur de contester … / … Cessons de blâmer les femmes... »

Reconstruction

« Dans le texte je dis même vouloir mourir, et c’était vrai », dit-elle après sa représentation à Artdanthé.  A l’évidence, son solo joue un rôle-clé dans sa reconstruction, autant que le fait de vivre aujourd’hui à Londres. Elle y est elle-même, jusqu’au bout, assumant seule toutes les tâches liées à sa diffusion et sa représentation. « C’est une forme de liberté et honnêtement, je ne veux plus travailler sous les ordres de qui que ce soit, même si je suis bien sûr ouverte à la collaboration avec d’autres personnes, les hommes inclus », dit-elle. 

Si elle ne mentionne jamais Jan Fabre dans le texte de Libération, c’est certes pour ne pas s‘exposer à d’éventuelles procédures, mais surtout parce que « ce n’est pas une pièce sur Fabre, mais sur ce que j’ai vécu, et mon vécu est ce que tant d’autres femmes vivent également. Cela arrive partout, dans les compagnies comme dans les écoles, et c’est pourquoi le vocabulaire chorégraphique de mon solo retrace l’évolution du ballet vers la danse contemporaine et rend visible le système impitoyable de la formation en danse, quand cet art est traité comme une discipline sportive. »

Le festival Artdanthé, organisé depuis vingt-trois ans par le Théâtre de Vanves, a le grand mérite d’avoir proposé Libération en première - et à ce jour seule -  représentation française. Aucune suite n’est encore prévue, alors que nous sommes ici à un endroit qui, grâce à l’initiative des interprètes de Troubleyn, a fait basculer le regard du milieu de la danse contemporaine sur lui-même et fait évoluer les pratiques. Libération serait-elle un L’Après-midi d’un Faune contemporain, à savoir : une pièce ô combien signifiante, et pourtant vue par un nombre minime de convives ? 

Thomas Hahn

Festival Ardanthé, 17 octobre 2020, Vanves, Le Théâtre

Chorégraphie et interprétation : Tabitha Cholet

Musique : Thuur Onrust, Johan Marsman
Collaboration artistique : Ilse Ghekiere
Cinématographie  : Ciaran Pasi

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