« La fiesta » d'Israel Galván au Festival d'Avignon

Le maître flamenco ébranle les conventions de son art, cette fois en le bousculant jusqu'au bord de son contexte. Une pièce très surprenante.

Peut-on l'avouer ? L'auteur de ces lignes fait partie de ceux que le flamenco ne touche guère. C'est une histoire de puissance sur-expressionniste, de saturation d'effet, qui ne laisserait pas assez de place à la libre divagation du regard spectateur. Jusqu'à ce jour, on a su prendre la mesure, intellectuellement, de la déconstruction très novatrice à laquelle le danseur Israel Galván a soumis son art. Certes. Mais sans que cela dissipe vraiment le malaise exprimé ci-dessus, une fois sur scène. Syndrôme du bailaor.

Or on est sorti réjoui d'une représentation de La fiesta au Festival d'Avignon. Cette dernière création du maître flamenco ne se contente pas d'une recherche sur l'écriture du geste, mais vient questionner, si ce n'est bousculer, la place même qu'y occupe le danseur. Dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, cela commence par la façon qu'à Galván de dévaler une volée entière des interminables escaliers de gradin. Il les descend littéralement sur les fesses, pour terminer flanqué contre le bord du pied de plateau. Là, paraître hésiter, défait au sol. Et finir par se hisser sur scène, comme un lutin joyeux, s'accrochant à rebours, pour se décider à y aller.

Galerie photo © Laurent Philippe

Il est plus ou moins torse nu, vêtu d'une cape de tulle flottante, asymétrique. Piqué dans les cheveux, une petite touffe de mini-fleurs décoratives, comme ne les bouderait pas une toute jeune fille. L'humeur est donnée. Fantasque. Imprévisible. Voire un peu folle, aux divers sens du terme. Certes La fiesta culminera, un moment, dans un grand et long solo du danseur. Cet orage de pas claqués alternera deux supports : un podium conventionnel, de taille restreinte, ce qui en condense l'impact. Et un cadre de bois, tendu de fils métalliques en trame grossière, qui pourrait rappeler un cadre intérieur de piano à queue, mais de facture paléolithique.

Cette manière de déléguer l'impact de sa danse à un chahut du support plan, qui bouleverse l'idée qu'on se fait de l'ancrage au sol, lui-même devenu instable, est l'une des expérimentations privilégiées chez Galván. Il en discute aussi l'exécution, en produisant nombre de pas glissés, mais furieusement râclés, et non seulement frappés. A cet instant, le danseur ne déçoit rien des attentes placées dans la prestation du danseur.

Or sa fiesta est bien plus vaste. Ouverte. Un grand nombre de chaises a été disposé en carré (à trois côtés, bords et fond de scène), sur l'immense plateau. Au début on se dit qu'un bataillon de musicien.nes et danseur.ses, va s'emparer de la Cour d'honneur. Il n'en sera rien. La distribution s'en tiendra à une quinzaine de personnes. Toutes les chaises sur-numéraires indiquent la qualité principale de La fiesta : son humeur vagabonde, aller ici ou là, se poser, se reprendre, qui extirpe chacun.e de ses interprètes d'une assignation attendue.

Galerie photo © Laurent Philippe

On déambule beaucoup sur ce plateau, alors même qu'Israel Galván, au contraire, va s'autoriser de longues attentes où on l'oublie presque, tout au fond dans un coin, là-bas sur sa chaise. Voire, au contraire, au centre du plateau, mais longuement affalé couché, face contre plan de l'un des podiums installés au centre. On a bien lu : affalé, couché, position qu'il assumera un moment comme l'un des possibles de sa danse. On voit du flamenco dansé couché dans la fiesta. Pour certains : un scandale.

Il y a du flamenco comme on ne s'y attend pas, dans une pièce excitée par la surprise, au sens le plus positif du terme. Du flamenco avec des trous, avec du vide. Mais surtout, une situation flamenca qui ne s'ordonne pas obligatoirement en grand groupe dédié à l'accompagnement de son idôle iconique, dans sa prestation centrale unique, organisée vers un acmé. Dans les soirées de spectacle flamenco, où  Galván a grandi en famille sans être sûr de l'avoir vraiment choisi, la fiesta est ce qui vient après le spectacle plus ou moins obligé, à vocation plus ou moins commerciale.

La fiesta, c'est la nuit qui n'en finit pas, divagation des âmes et des corps, où tout peut se produire, en coulisses, au bar, dans la salle ; désordre compris. Tout y reste flamenco, et peut-être plus flamenco encore que la prestation annoncée et exécuté. Car flamenco est manière d'être intégrale, non manière de seulement produire une forme artistique spectaculaire (y compris des plus authentiques).

Galerie photo © Laurent Philippe

Beau paradoxe que de remettre l'évocation de cette fiesta sur une scène. Dans La fiesta, en découle avan tout une variation de la place laissée à chaque interprète, qui n'est plus seulement d'accompagner le maître. Une collection de personnages remarquables – dont bien sûr plusieurs fidèles de  Galván –  accrochent l'oeil et l'oreille. De vêtures disparates, pourquoi pas en survêtement de sport, c'est un danseur à la taille de basketteur qui erre en donnant des palmas, d'un pas automatique, faufilé entre les podiums.

C'est une chanteuse lyrique tunisienne qui tâtonne dans l'espace pour donner du Purcell. C'est un guitariste qui joue d'un grand et magnifique instrument ancien, à cordes et posé au sol, d'origine jusque là inconnue. C'est la mémé gitane, soucieuse de veiller sur un peu tout, et pas que s'entêter à chanter. Ce sont des cris insensés, terrifiants, à la fois très ordonnés vocalement, mais débordant en cataracte, proches d'une démence au-delà des culminations flamencas. Etc.

Un apparent chaos détermine la succession et l'entremêlement de ces situations, ces actions, par cuts, retournements, recouvrements, contaminations, comme on imaginerait que cela se passât dans une fête punk, un mystère médiéval, un campement nomade, une rave underground, toutes célébrations fachées avec l'idée de programme imposé. A un moment, menottée dans un cadre vertical, apparaît l'image vivante d'une danseuse flamenca de toute éternité stéréotypée, robe vermeil à volants, ici tenue prisonnière.

Galerie photo © Laurent Phiilippe

Reste qu'à ce jeu, la star  Galván danse relativement peu. Quantitativement parlant, en termes de durée. On se prend alors à se souvenir de sa sérieuse blessure survenue l'an dernier. On avait alors glané des avis autorisés, estimant que l'artiste était en train de se perdre, artistiquement, mais aussi  physiquement de manière concrète, essoré sous les assauts des modes de sur-production intensive régnant aussi dans le spectacle vivant.

A cette aune, La fiesta semblerait une forme de réponse. Une manière de s'économiser – et c'est le visage de  Galván endormi face contre terre qui illustre la couverture de son document de communication professionnelle pour cette création. Cette économie dégagerait d'emblée de nouveaux possibles. On les a sentis étrangement stimulants, réjouissants, en même temps que teintés d'une forme de vraie prise de risque, voire d'une humeur inquiète. Place à la fiesta.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 19 juillet dans la Cour d'honneur du Palais des Papes (Festival d'Avignon).

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