« La Danse, le désordre et l’Harmonie », par Dominique Delouche

Fin connaisseur de la danse et de ses artistes, qu’il a filmés dans une série de documentaires d’une rare justesse, le réalisateur Dominique Delouche livre une trentaine de portraits sensibles d’étoiles et de chorégraphes.

Il flotte dans La Danse, le désordre et l’Harmonie, le livre de Dominique Delouche, comme un parfum d’autrefois. Pas seulement parce que la plupart des artistes évoqués ici sont morts, ou ont cessé de danser. Mais parce que l’admiration et l’empathie dont fait preuve l’auteur, sa réserve de bon aloi, sa façon de se tenir sur le seuil des confidences indiscrètes, sa pénétration parfois critique, voire cruelle, de la psychologie de ses « personnages » ne se départissent jamais d’une élégance de plume et de propos devenue hélas inactuelle. Ce sens de la tenue, pendant moral du maintien physique du danseur classique dont dès les premières pages est rappelée l’ascèse quotidienne, fait indéniablement partie des charmes d’un ouvrage dans lequel on se promène comme en un jardin.

D’un chapitre l’autre, surgissent devant nos yeux des figures de légende : Lifar, le « dieu grec » dont l’apparition sur la scène du Palais Garnier, dans un Paris occupé, marqua à tout jamais le jeune Dominique, scellant son entrée en « religion de la danse » ; puis les deux muses, Chauviré et Vyroubova. De la première, qu’il surnomme l’Apollinienne et avec laquelle il vécut « un compagnonnage artistique d’un demi siècle », le cinéaste déclare que son art, « rien de moins qu’improvisé », devait tout au travail et à l’acquis. Ajoutant, dans une de ces formules ciselées dont il a le secret : « Elle fut pour elle-même gomme et crayon ». De la seconde, Dionisyaque, formée au studio Wacker à Montmartre à « la danse d’expression », il rappelle qu’elle préférait aux cinquièmes bien alignées l’humanité de l’interprétation, notamment lorsqu’elle dansait la variation de la Cigarette dans la Suite en blanc de Lifar.

Autre disparu, Serge Peretti est décrit comme l’un des derniers témoins de cet Opéra d’antan, où l’on venait pour être vu et pour faire au Foyer des rencontres galantes. Ajoutant que ce danseur noble, « pierre paragonale de la Belle Danse française »,  se réinventa sur le tard en grand pédagogue « à l’ancienne », bâton sur les mollets à la clé. Parfois Delouche se fait à la fois chroniqueur et analyste, lorsqu’il relate par exemple les premières tournées à Paris, dans les années cinquante, du Bolchoï et du Kirov depuis la Révolution d’Octobre, et le choc éprouvé par le public français devant le style athlétique et démonstratif de l’école russe, là où « chez nous l’artiste veut effacer (l’admiration) sous le masque de l’apparente aisance ».Ou encore qu’il convie le souvenir de Maia Plissetskaïa dansant en 1973 Le Lac à l’Opéra de Paris, et révolutionnant de ses bras « ondoyant et désarticulés » l’interprétation du cygne blanc.

Sous l’appellation des « vestales de  la danse », le narrateur rassemble Alicia Markova, Elizabeth Platel « chaste à jamais » (!), Ghislaine Thesmar et sa gourmandise épicurienne ou encore Violette Verdy, « la jouisseuse lente » (!!). Il consacre aussi plusieurs pages à quelques chorégraphes, dont John Neumeier, métaphysicien et romantique « qui a résisté à la libido dominandi qui a guetté tant d’autres », Pina Bausch, dont il laisse deviner ses réserves sur Le Sacre du Printemps, et donne en quelques phrases une image assez peu séduisante du comportement en studio de Jerome Robbins.

Il n’oublie pas les monstres sacrés que furent Noureev, et dans une moindre mesure Patrick Dupond, « petit prince » ayant refusé de grandir « étouffé par son public idolâtre ». La « Génération Noureev » des Hilaire, Legris, Le Riche, Romoli et Berlarbi a elle aussi droit à son regard attentif, le premier notamment dépeint comme l’« étalon-or de l’école française » et son « congénère » Manu sous les traits de l’Ange de Reims. Même les « fleurs de cristal » trop souvent accidentées, Hervé Moreau, Jean-Guillaume Bart et Mathias Heymann, ne sont pas oubliées.

Curieusement toutefois, cette dernière série de portraits semble comme figée dans le marbre, en ce qu’elle arrête la carrière de ses sujets d’étude à l’apogée de leur gloire scénique, sans mentionner aucunement leurs fonctions ou responsabilités actuelles, quand bien même elles perpétueraient sous une autre forme leur talent. La réponse à ce décalage temporel se trouve peut-être dans l’ultime chapitre du livre, intitulé « Et après ? » : « Certains me disent : pourquoi vous intéressez-vous aux danseurs quand ils ont cessé de danser ? C’est que les personnes qui ont beaucoup vécu ont beaucoup à dire et à donner ». Une réponse qui peut en tous points s’appliquer à l’auteur lui-même.

Isabelle Calabre

La Danse, le désordre et l’Harmonie, par Dominique Delouche Editions Orizons, 20 €.
Dominique Delouche dédicacera son livre le 5 décembre de 15h à 17h à la Librairie Théâtrale à Paris.

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