La Compagnie nationale d’Espagne à Cannes

Au départ, José Carlos Martinez voulait commander un ballet à Johan Inger, né en Suède, danseur, puis chorégraphe associé au Nederlans Dans Theater et ancien directeur du Ballet Cullberg. Trois ballets avaient été évoqués : Don Quichotte, Spartacus et Carmen. Finalement, ce fut cette dernière qui l’emporta.

Une Carmen hispano-nordique, donc, et à double titre puisqu’elle est incarnée par Emilía Gisladöttir, danseuse islandaise. Cela a-t-il conditionné le regard d’Inger ? Peut-être. Sa Carmen est bien plus une femme-enfant qui teste ses pouvoirs de séduction que la femme fatale croqueuse d’hommes campée par l’opéra de Bizet. Ainsi, est on également plus proche de la nouvelle de Mérimée, ce que confirme le traitement  du personnage de Don José, tourmenté, instable, incapable de prendre la mesure de celle qu’il a en face de lui, si jaloux qu’il n’hésite pas à tuer ses rivaux, puis Carmen elle-même.

Au vu du caractère de cette Carmen-là, le geste paraît d’autant plus désespéré qu’il semble démesuré.

Mais à bien regarder cette chorégraphie, peut-être que Johan Inger nous parle d’autre chose, à savoir de liberté et de répression. La première scène se passe théoriquement devant la fabrique de cigares. Ici, les portes grises et anonymes pourraient être celles de n’importe quelle usine ou entreprise, comme en témoignent les cadres cravatés qui y font la loi. De la vie de Bohème, il n’en est pas question. Il y a des hommes en costards, certains n’ont même pas de visage, et des femmes qui doivent travailer. Il y a aussi un enfant qui assiste, impuissant, à toute cette violence au quotidien.

C’est dans ce microcosme étouffé, enfermé, que se déroule le drame.

Les costumes espagnols stylisés, et les astuces scénographiques mettent en perspective, au sens figuré, mais aussi au sens propre avec ces panneaux-miroirs, le ballet.

La danse par contre, raconte d’une certaine façon, tout le parcours de Johan Inger. On retrouve dans sa chorégraphie des figures du vocabulaire de Mats Ek, et une façon de traiter avec l’espace qui appartient au NDT et que l’on retrouve presque chez tous les chorégraphes « maison ». La gestuelle, plutôt rapide, est sensuelle mais jamais vulgaire (contrairement au Carmen de Mats Ek), le vocabulaire est contemporain et cherche l’abstraction plutôt qu’un romantisme débordant, et c’est bien.

Photos :  Nathalie Sternalski et Compagnie Nationale de Danse d'Espagne

La musique, qui mêle à la Carmen Suite de Rodion Chtchédrine (adaptée de Bizet), une partition additionnelle sur une musique originale de Marc Alvarez est une réussite.

La compagnie, dirigée par José Carlos Martinez, est excellente et s’est appropriée apparemment avec plaisir, ce mythe de la culture nationale.

Agnès Izrine

29 novembre 2015 – Festival de Danse de Cannes, Palais des Festivals – Théâtre Debussy

Carmen
Création 2015 - Première française
Chorégraphie : Johan Inger
Chorégraphe assistant :  Urtzi Aranburu
Musiques :  Rodion Shchedrin, Georges Bizet
Composition musicale originale de la musique additionnelle :  Marc Álvarez
Costumes : David Delfín
Dramaturgie : Gregor Acuña-Pohl
Scénographie : Curt Allen Wilmer
Lumières : Tom Visser

Carmen : Emilia Gisladottir
Don José : Daan Vervoort
Nino : Jessica Lyall
Escamillo : Isaac Montllor
Zuniga : Toby William Malitt

Et : Mar Aguilo, Aida Badia, Elisabet Biosca, Rebecca Connor, Kayoko Everhart, Sara Fernandez, Agnès LopezAntonio De Rosa, Mattia Russo, Aleix Mané, Benjamin Poirier, Erez Ilan, Alvaro Madrigal,
 

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