La 38e édition de Montpellier Danse

Jean-Paul Montanari présente une programmation ambitieuse, aussi internationale que régionale.

Vingt-neuf chorégraphes (dont 14 femmes) de douze pays, seize créations ou premières françaises, 27.000 billets à écouler et 47 représentations gratuites dans 29 lieux: Les rendez-vous 2018 du festival Montpellier Danse soulignent avec aplomb que Montpellier reste la capitale chorégraphique de la région Occitanie, notamment grâce au festival annuel de danse le plus important du pays, référence incontournable dans la perception de la France dans le monde, de la Suède au Japon, d’Israël au Brésil...

Vibrations et points d’orgues

S’il existait une sorte de plafond de verre pour festivals de danse, il y aurait ici de quoi le faire exploser. Disons plutôt qu’en 2018, le tapis de danse pourrait se transformer en tapis volant. Voilà donc une première mondiale de la Batsheva et une autre d’Aurélien Bory qui crée un solo pour Shantala Shivalingappa. Mais aussi les retrouvailles de Kader Attou et Mourad Merzouki après plus de vingt ans de cheminements séparés. Et puis, chose inédite, un solo sur l’immense plateau du Corum, car on y verra, pour la première fois en France, Xenos, la dernière pièce dansée par Akram Khan en personne.

Ensuite, une sélection de pièces créées par les grandes compagnies contemporaines, avec Rosas et le retour sur scène d’Anne Teresa de Keersmaeker dans Mitten im Leben wir sind - Bach6Cellosuiten, et la Dresden Frankfurt Dance Company, avec une grande œuvre signée Jacopo Godani. Et des compagnies classiques majeures: La Compania Nacional de Danza de Madrid et le Ballet du Capitole, et bien sûr le NDT de La Haye. 

Les grandes compagnies

Entre les grandes compagnies, se dessinent des circulations intéressantes. Comme le nota Jean-Paul Montanari lors de la présentation de la programmation, la création se déplace de plus en plus vers les grandes compagnies qui offrent aux chorégraphes contemporains la possibilité de créer pour des danseurs de formation classique et des distributions étoffées. Avec les chances et les risques inhérentes aux rencontres provoquées par cette démarche.

Aussi le Ballet du Capitole invite trois chorégraphes israéliens - Roy Assaf, Yasmeen Godder et Hillel Kogan - à créer avec les danseurs de la compagnie toulousaine, alors qu’en même temps la Batsheva présente, en première mondiale, Canine jaunâtre 3 par Marlène Monteiro Freitas. Cette jeune chorégraphe qui déjoue les codes de l’esthétiquement correct signe ici sa première pièce en tant que chorégraphe invitée par une compagnie extérieure.

Allers-retours forsythiens

Dans un autre jeu de miroirs, c’est la Compañía Nacional de Danza qui porte les couleurs chorégraphiques de William Forsythe (elle présente trois pièces du répertoire de Forsythe, dont Artifact Suite pour 45 danseurs, créé en 2004 au Scottish National Ballet) alors que l’ancienne The Forsythe Company, devenue la Dresden Frankfurt Dance Company sous la direction de Jacopo Godani, explore dans Extinction of a Minor Species les liens entre la danse et la recherche scientifique que Forsythe lui-même avait mis en évidence dans ses Objets chorégraphiques.

A La Haye, aux Pays-Bas, Sol León et Paul Lightfoot ne sont pas en reste pour ouvrir les portes du Nederlands Dans Theater aux chorégraphes contemporains et internationaux. Le NDT vient à Montpellier avec Shut Eye de Leon/Lightfoot et Woke up Blind de l’Allemand Marco Goecke qui a déjà créé pour le New York City Ballet et Les Ballets de Monte Carlo. S’y ajoute une création mondiale de Crystal Pite, très remarquée pour sa création récente avec le Ballet de l’Opéra National de Paris. La Canadienne a par ailleurs forgé son regard ultra-pointu en tant qu’interprète chez... William Forsythe !

Oh Toulouse !

Très internationale, l’impressionnante écurie de cette 38e édition intègre également une forte composante toulousaine. Avec Kader Belarbi, Aurélien Bory et Sylvain Huc, trois chorégraphes de la ville rose représentèrent les artistes chorégraphiques à la conférence de presse. S’y ajoute la compagnie Baro d’Evel. Les fondateurs de la compagnie, Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias signent avec un trio pour eux-mêmes et un corbeau-pie, pour revenir à un état originel des émotions.

Aurélien Bory, cet Alsacien devenu Toulousain, s’apprête à achever, avec aSH, pièce pour Shantala Shivalingappa, son triptyque de portraits de femmes (après Stéphanie Fuster et Kaori Ito). Le titre se réfère à la cendre, élément sacré en Inde qui aide la vie à renaître à partir de la fin d’une vie, s’inscrivant dans un processus cyclique. Pendant ce temps, Shiva est en fête et Shivalingappa dansera « au-delà d’elle-même », comme le nomme et l’espère Bory.

Sylvain Huc entend poser, dans le quartet Sujets, « des questions simples et fondamentales sur ce qu’on fait et ce qu’on est sur scène », a fortiori quand il s’agit du corps nu et d’un « corps post-Facebook ». Une autre question préside à Gameboy, pièce pour quatorze danseurs amateurs: « Que peut être un homme, jeune, aujourd’hui en 2018, en France, à Montpellier? »

L’Occitanie, berceau d’artistes régionaux?

On pourrait par exemple se demander s’il s’agit d’un citoyen « régional ». L’est-il plus qu’un Lyonnais ou un Parisien? Il existe cependant des Parisiens bien plus « régionaux » que tel Strasbourgeois ou tel Avignonnais. Les chorégraphes invités au festival et installés en Région Occitanie (ou d’autres régions) - ils sont dix - ont répondu à l’enquête du festival sous le  thème: « Un artiste régional, est-ce que ça existe? »

La question les prend à contre-pied. Si certains n’accordent aucune validité à cette notion, Sylvain Huc dit: « Ce qui est important pour moi c’est que j’ai décidé de travailler sur ce territoire et j’ai des choses à y inventer. » Et l’Avignonnais Mathieu Desseigne-Ravel qui crée son quintet Des gens qui dansent (Petite histoire de quantités négligeables) renvoie à la domination du Festival d’Avignon sur la vie culturelle locale, pour conclure : « Je ne suis pas sûr que ma préoccupation du territoire se réalise plus à Avignon qu’ailleurs. »

Ni région, ni genre

A Montpellier-même, le facteur régional est fortement international. Parmi les artistes présents au festival, la Brésilienne Paula Pi, l’Iranien(ne) Sorour Darabi et la Bretonne Maud Le Pladec sont passées par la formation ex.e.r.ce du CCN de Montpellier. Le Pladec qui dirige le CCN d’Orléans depuis janvier 2017 poursuit ses recherches sur la relation danse-musique et offre au festival la première mondiale de Twenty-seven perspectives, où elle compose la partition chorégraphique selon des règles qui émanent de la symphonie No. 8 de Franz Schubert, l’Inachevée, laquelle se dissout dans une composition et des arrangements signés Pete Harden.

Sorour Darabi, toujours dans l’entre-deux du féminin et du masculin, remet en cause, dans son solo Savušun, les stéréotypes attribués aux femmes et aux hommes dans la représentation du chagrin, de la peur et de la souffrance. Et il/elle présente aussi son duo Alexandre, avec Paula Pi, où les sexes (« genres ») et les cultures, autant que les corps, forment des no-mans-land laissant libre cours à l’intime. Le territoire de l’altérité y est remplacé par une sphère intuitive.

D’une guerre l’autre

« C’est la femme que j’ai gardée secrète, qui m’a rendue adulte », dit Phia (ex-Philippe) Menard qui vient à Montpellier Danse avec un nouveau solo, Contes Immoraux Partie 1 - Maison Mère. Mais comme la réalité est bien plus immorale que les contes, Ménard évoque avant tout les violences de la guerre, qu’elle soit militaire ou économique.

Ces préoccupations sont les mêmes que celles qui conduisent Akram Khan à créer Xenos, où il évoque les 1.5 millions de soldats indiens comme une partie importante des quatre millions de combattants coloniaux, mis au pas par les armées occidentales au cours de la première guerre mondiale. Du mythe de Prométhée au soldat inconnu du XXe siècle, Xenos parle de la déshumanisation sociétale et de notre regard sur l’autre. « Xénos », c’est l’étranger.

Avec cette énorme fête de la danse qui s’annonce, où le premier jour des réservations des places pour 60.000 € ont été vendues, l’exposition Trisha Brown, une Américaine à Montpellier prend un sens particulier, en rappelant ô combien la création artistique, faite pour marquer les générations futures, s’élève au-dessus des jeux entre politiciens. Conçue par Agnès Izrine, Lise Ott et le chorégraphe Fabrice Ramalingom, l’exposition met en jeu le dessin créé par Brown sous le titre It’s a draw, il y a seize ans au festival, dessinant au fusain alors qu’elle était couchée au sol, sur le papier qui est depuis accroché au mur de l’Agora, Cité Internationale de la Danse. Les neuf passages de l’Américaine à Montpellier Danse, entre 1982 et 2013 ont marqué la ville et l’exposition creuse le sillon de ces échanges d’énergies.

Thomas Hahn   

 Photo de preview : Xenos d'Akram Khan © Jean-Louis Fernandez

Montpellier Danse 38e édition, du 22 juin au 7 juillet 2018

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