« L’Opéra » au cinéma : Bastille et Garnier vus de l’intérieur

A voir dans 100 salles en France à partir du 5 avril, ce documentaire s’attache aux humains qui font ou traversent une institution d’ampleur mondiale.

Entrer dans les coulisses de l’Opéra National de Paris, c’est assister à des éclats d’événements historiques. Un jour, Stéphane Lissner est au téléphone avec Benjamin Millepied. « On ne peut pas continuer comme ça, dans l’hésitation et le flou/.../ Evidemment, j’ai un successeur, je suis prêt... » Le successeur, c’est bien sûr Aurélie Dupont. En quelques mots le départ du Directeur de la danse, longuement pressenti, devient  une réalité. La scène est authentique, comme tous les moments captés par la caméra du réalisateur Jean-Stéphane Bron à l’intérieur de l’Opéra Bastille ou du Palais Garnier.

Bron a été présent dans les arcanes de l’Opéra Bastille et du Palais Garnier de janvier 2015 à juillet 2016, et a filmé pendant toute la première saison de direction commune par Lissner, Millepied et Philippe Jordan (direction musicale). Ce fut une saison émaillée de péripéties. Le producteur du film, Philippe Martin, l’avait judicieusement pressenti…

Esprit républicain

L’Opéra est un documentaire surprenant. Dans ce film, Les Petits Violons, cet orchestre de vingt-cinq jeunes de banlieue, observé de l’apprentissage des instruments jusqu’au concert final face aux parents black-blanc-beur venus à l’Amphithéâtre Bastille, jouent un rôle aussi important que le Ballet de l’Opéra. Bron s’introduit à l’intérieur des deux forteresses en appliquant à la lettre l’esprit de liberté e d’égalité. Il observe chaque être en gros plan, de Stéphane Lissner à l’assistante qui tend des kleenex aux chanteuses sortant de scène ou encore aux cheffes de plateau qui dirigent les représentations depuis la régie et ne sont jamais vues d’aucun spectateur. Pourtant le bon déroulement de la représentation dépend de leur présence d’esprit et de leur professionnalisme. Les voir entonner les airs de chanteurs dans l’obscurité de leur poste de contrôle fait partie des divines surprises de ce documentaire si singulier.

Bron n’est pas venu glorifier l’institution. Son film ne renie en rien le spectaculaire et le rêve véhiculés par les deux scènes. Mais en faisant un making-of sans filmer les représentations depuis la salle, il met en valeur les êtres qui font marcher cette incroyable maison. Ce sont des humains, portés par leur engagement et leur volonté, et traversés par des faiblesses, des doutes et des quêtes. Tout s’inscrit et se déchiffre sur les visages, surpris dans leur intimité. Mais un Lissner n’est ni plus ni moins humain qu’une collégienne de la banlieue qui bute sur son archet.

Savante naïveté

Peut-on faire un documentaire sur l’Opéra de Paris sans rien connaître à la maison Bastille/Garnier, ni au ballet ou à l’opéra? Bron avoue volontiers son ingénuité. Dès le départ, elle l’incite à s’attacher au parcours  de Micha Timoshenko, jeune chanteur baryton-basse venu d’une petite ville au fond de l’Oural. Avec chaque fibre de son corps, ce nouveau-venu respire la surprise et le bonheur d’avoir été sélectionné pour entrer à l’Académie et de se retrouver dans l’un des temples de la musique classique.

C’est la capacité de Bron à se laisser surprendre par chaque être, de Philippe Jordan aux pompiers de service, du couturier à Romeo Castellucci, qui confère à ce documentaire son âme dramatique. Les situations spectaculaires existent, mai au même titre que  le quotidien. Nous assistons au choix du taureau pour Moïse et Aaron et sommes les témoins de ses  premiers pas sur scène, des inquiétudes du personnel et des revendications des choristes qui refusent de chanter en ligne diagonale. Benjamin Millepied répète La Nuit s’achève ou se perd dans ses pensées, face à son smartphone. Au bout du compte, le regard du réalisateur pourrait aussi être celui des collégiennes des Petits Violons.

Bron laisse parler les images. Il n’indique aucun nom en surtitrage et ne donne aucun commentaire en voix off. C’est cohérent. Personne n’en avait préparé pour lui quand il a poussé les portes à l’intérieur de l’Opéra.  C’est dans l’absence de voix emplies de savoir que le spectateur de L’Opéra trouve sa liberté.

Lissner sur tous les fronts

Le patron, appelé « dieu » par les jeunes artistes de la maison, n’a évidemment pas été facile à convaincre d’ouvrir sa porte chaque fois qu’il tenait une réunion ou préparait une décision importante. Bron comprend pleinement les appréhensions patronales: « Il trouvait que ce n’était pas le bon moment, il n’avait pas envie de se sentir observé durant cette première année d’exercice qu’il savait pleine d’enjeux et de risques. Jusqu’au bout j’ai eu le sentiment d’une matière qui résistait à notre présence. » (1) Ces réticences n’ont pas déplu au réalisateur: « En documentaire, le corps qui s’offre, la parole qui se donne facilement, ce n’est jamais bon signe. Le cinéma a besoin que quelque chose résiste. » (1)

Lissner, ce « résistant » qui manie la chèvre et le chou. Pourtant le réalisateur n’a débarqué ni tel un occupant, ni en clandestin. Bron n’a pas cherché à se faire oublier en filmant. Ce n’était pas possible. « A partir du moment où une personne a conscience de se sentir regardée et que, malgré (ou à cause de) ce regard porté sur elle, elle va réussir à ‘performer vrai’ et ‘authentique’, elle va s’engager encore davantage dans ce qu’elle fait, s’y donner corps et âme. » (1) 

C’est sans doute vrai pour ceux qui n’ont pas l’habitude d’être filmés. Mais pas pour Jordan, Millepied ou Lissner. Le directeur général débat des prix des places en comité de direction et dans un souci d’éviter à l’institution une image élitiste. Il accorde une prime aux choristes, il traverse d’étonnants moments de solitude. Mais au lendemain des attentats de novembre 2015 il prononce un discours remarquable, sur scène, face aux artistes et au public de la générale de La Bayadère. Quoi qu’il soit en train de faire, la caméra de Bron ne capte pas son attention.

Un film qui est l’Opéra

Et la danse ? Le ballet trouve sa place dans ce film mais il doit se contenter de ne pas y jouer le premier rôle, puisqu’il n’y en a pas. La danse n’est pas appelée à briller sous les pleins feux d’un Balanchine à paillettes. Nous sommes dans le réel et une danseuse étoile peut s’effondrer en sortant de scène malgré son tutu et sa couronne. Assise, Laura Hecquet met de longues minutes à retrouver son souffle. Certes, c’est un classique. Mais il reste peu connu du grand public auquel ce film s’adresse.

Ce film est en soi un opéra, avec ses héros, ses chœurs, ses figurants et ses narrations parallèles qui s’entrelacent comme sur un métier, pour laisser apparaître la structure d’une œuvre qui n’est autre que l’Opéra de Paris. L’Opéra ne prétend en rien glorifier la soft power mondiale de cette institution qui prend un coup quand elle doit affronter des grèves dures. Mais c’est justement par cette savante retenue que L’Opéra rend hommage, depuis la place de la Bastille, à l’idéal républicain et au service public incluant la culture comme un élément central. Le spectateur sort de la projection en se sentant à la fois plus proche et plus fier de cette incroyable maison qui y gagne en humanité.

Thomas Hahn

Citations de Jean-Stéphane Bron extraites du dossier de presse

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