« L’Etranger » : Gallotta adapte Camus

Ni danse-théâtre, ni abstraction mais un condensé poétique du sous-texte émotionnel du roman : L’Etranger relu par Gallotta livre une ardente traversée du récit de Meursault. La danse permet au corps de se reconnecter à l’esprit, pour vivre avec passion ce que Meursault ne peut ressentir au plus profond de lui.

Si Gallotta évite l’illustration directe, il ponctue néanmoins le spectacle d’extraits de texte (lus par lui-même) et de séquences du film de Visconti et conserve donc un lien organique avec les moments-clés. La danse part alors sur les traces des désirs, des attentes et des intentions poétiques des personnages. Désirs d’amour et d’ébats, espérance paradoxale face à la mort…

L’Etranger n’est pas tombé entre les mains du chorégraphe par hasard. Si Camus construit son récit à partir du décès de la mère de Meursault, Gallotta s’est vu à son tour atteint par ce trouble que peut déclencher la disparition d’un repère aussi fondamental. Le décès de sa propre mère l’a confronté à son histoire familiale: « J’ai retrouvé des archives qui concernaient la vie de mes parents en Algérie, la jeunesse de ma mère à Oran. J’ai repensé au livre de Camus… » confie-t-il à l’écrivain Claude-Henri Buffard.

 

Dans chacun de leurs gestes, Ximena Figueroa, Thierry Verger et Béatrice Warrand se chargent de sensations, de la tête aux pieds. A la fin, ils saluent un public qui est ému comme rarement. Mais cette émotion est profonde, et non débordante. D’abord grâce à une partition aussi précise et directe que l’écriture de Camus. Ensuite, puisque le trio danse entre les lignes et évite de mettre les pieds dans le plat. La « douce indifférence du monde », sur laquelle Meursault conclut ses réflexions, se trouve juste sous leurs pieds, scellée dans le tapis de danse. Il suffit d’en faire son appui pour rebondir.

Le trouble existentialiste se réincarne dans un état de suspension physique et poétique, et au bout du compte les danseurs ne représentent pas tant les personnages que l’empathie du lecteur, son imaginaire et ses sensations physiques. Aussi les danseurs sont-ils les premiers lecteurs et Gallotta fait de L’Etranger un poème visuel à la Carlson, en repoétisant la distanciation brechtienne. Voilà qu’en creusant Camus, un paradoxe peut en cacher un autre...

Thomas Hahn

Chorégraphie : Jean-Claude Gallotta
d'après L'Etranger d’Albert Camus (© Editions Gallimard)
assistante à la chorégraphie : Mathilde Altaraz
musique : Strigall
costumes : Jacques Schiotto
scénographie & images : Jeanne Dard
lumières : Dominique Zape
interprétation : Ximena Figueroa, Thierry Verger, Béatrice Warrand

Théâtre des Abbesses, jusqu’au 5 mars 2016
 

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