Kibbutz Contemporary Dance Company à Biarritz

Deux chorégraphes, deux pièces, deux visages: La KCDC d’Israël a fait des vagues au Pays Basque.

La fondatrice de la Kibbutz Contemporary Dance Company s’appelle Yehudit Arnon (1926-2013). En créant sa compagnie en 1970, cette survivante des camps de la mort des nazis devint la mère de la danse contemporaine en Israël. En 1996, elle prend sa retraite et confie la direction de la compagnie à Rami Be’er, l’un de ses premiers élèves au sein du Kibbutz Ga’aton. Le projet, le lieu, ses compagnies de danse et son école sont un modèle de vie, un mythe.

Voir aujourd’hui la compagnie danser Horses in the Sky, pièce pour dix-huit danseurs créée en 2016 par Rami Be’er, donne l’impression de voir une boucle se boucler. De la danse Gaga de Naharin aux diatribes gestuelles de Hofesh Shechter en passant par les unissons musclés d’une Sharon Eyal, tout s‘y retrouve. Logique! Quand Naharin, ce grand chorégraphe et directeur de la Batsheva, décide de devenir danseur, il se tourne d’abord vers Y. Arnon. Et Shechter est issu de la Batsheva autant qu’Eyal. Impossible de ne pas penser à eux en voyant Horses in the Sky.

Développés ultra-rapides et très articulés, danseurs aux bras pliés se cognant de leurs propres coudes, unissons dansés à genoux... Encore et encore, les corps se plient, comme écrasés par cette musique oppressante, dans des positions grinçantes. On y décèle des coups de pinceau à la Hieronymus Bosch, si ce n’est Schiele ou Bacon. Et puis, tous marchent au fond, les mains en l’air. Car en ce monde, la violence ne lâche rien.

Chevaux ailés, ailes brulées

Les «  Chevaux dans le ciel » sont une promesse de temps meilleurs et apaisés, belle image inventée par le groupe Thee Silver Mount Zion Memorial Orchestra, musiciens « post-rock » de Montréal qui intitulent ainsi une de leurs chansons dans laquelle ils opposent un espoir de légèreté à la pesante réalité de la violence et des mensonges: « And violence brings more violence / and liars bring more lies ». Be’er, ancien leader d’un mouvement de gauche, rebondit sur l’opposition entre guerre (« And monsters build mean robots/launching rockets into the air ») et consolation (« Baby’s gonna fetch ya/Horses in the sky »), qu’il transpose en opposition entre des mains qui s’envolent et des corps qui se plient.

Galerie photo © Eyal Hirsch

La note de base joue cependant sur une agitation permanente qui ne permet en aucun cas au corps de reprendre son souffle, empêchant ainsi le geste de résonner dans l’espace et dans le temps. On pourrait parler de stéréotypes d’une certaine danse israélienne entre atavismes et force de la communauté, avec ses qualités en vivacité et empathie, mais aussi avec son langage verbeux et ornementé. Et les défauts sautent à l’œil puisque cette danse se présente ici dans une mouture moins précise, moins percutante que chez Eyal ou Shechter. Ce qui fait qu’on adhère tout de même ? D’une part, la qualité technique et humaine des interprètes. D’autre part, la dynamique entre les volets emplis de violence, les tableaux grotesques et les envolées à l’énergie libérée.

Extrait gagnant

Avec Martin Harriague et Léa Bessoudo, on compte deux Français au sein de cette troupe très internationale, qui n’accueille pas moins de trois interprètes coréens. Harriague et Shani Cohen, sa partenaire de scène et compagne dans la vie, sont le couple sphérique et argentée qui illumine l’affiche du Temps d’Aimer 2017. La photo est extraite de Horses in the Sky. Harriague en est l’un des interprète phares, largement reconnaissable sur la plupart des photos. Le lendemain de la représentation à la Gare du Midi de Biarritz, les danseurs étaient déjà repartis, sauf les six qui interprètent Pitch, également créé en 2016.

Le chorégraphe de Pitch n’est autre que Harriague, qui a remporté, avec un extrait de cette pièce (intitulé Prince pour l’occasion), autrement dit, avec un pitch de Pitch, toute une série de prix au concours organisé en 2016 par les ballets de Biarritz et Bordeaux. Et voici donc la version intégrale! Où les partitions de ballet de P.I. Tchaikovsky (le titre étant composé de ses initiales) sonorisent une série de tableaux loufoques. On part de séquences troublantes de beauté et d’interdits, notamment érotiques, pour arriver à des clins d’œil et déconstructions plutôt potaches.

Et pourtant ils tournent

Tout ça est aussi iconoclaste que grand public, à situer entre Dada Masilo et Jeroen Vebruggen. Et on peut se dire que les danseurs du Malandain Ballet Biarritz vont atterrir avec bonheur sur la planète Harriague.  Thierry Malandain a en effet invité cet enfant du Pays Basque à créer une pièce avec les danseurs du CCN, auxquels Malandain a donné à maintes fois, notamment dans Cendrillon, l’occasion de mettre en jeu leur talent d’acteur. Mais toutes les surprises sont encore possibles, au printemps 2018.

Reste à souligner à quel point la troupe du Kibbutz reflète une unité dans la diversité, mettant en avant la personnalité singulière de chacun, dans une fusion organique d’effervescence et d’humilité, de douceur et d’exubérance. Et si on pensait que dans un pays aussi petit qu’Israël une troupe de danse aurait vite épuisé son potentiel de spectateurs intéressés, il faut se détromper: La Kibbutz Contemporary Dance Company ne trouve que peu de jours de repos, tellement elle tourne dans son propre pays.

Thomas Hahn

Vu le s 10 et 11 septembre au festival Le temps d'Aimer à Biarritz

 

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