Johan Inger, Alexander Ekman et Mats Ek : « Dancing with Bergman »

Un hommage chorégraphique pour un cinéaste ? Pourquoi pas, quand ce dernier a fait  de l’exploration de l’âme humaine et de son empreinte sur les corps le principe même de son art. Et quand règne en partage un esprit de famille qui n’est autre qu’un esprit des lieux, en prise directe avec ces terres nordiques dont les uns et les autres sont originaires. C’est ainsi que, sous le titre générique de « Dancing with Bergman », Johan Inger, Alexander Ekman et Mats Ek ont célébré le centenaire de la naissance de leur illustre compatriote avec trois créations ou recréations présentées du 9 au 11 juin dernier au théâtre des Champs-Elysées à Paris. Donné sans entracte, le programme était ponctué de vidéos d’archives du photographe Bengt Wanselius, dont les images accompagnèrent toute la carrière du maître.

Johan Inger ouvrait la soirée avec 4 Karin, explicitement inspiré d’un court métrage tourné en 1976 par Bergman pour la télévision suédoise, en collaboration avec la chorégraphe Donya Feuer. Intitulé The Dance of the Damned women, il mettait en scène, dans un lieu isolé, quatre femmes dont seuls les mouvements et l’expression du visage traduisaient les sentiments.

Un message final expliquait a posteriori leur psychologie et leur comportement, avant une rediffusion de la même séquence dont les intentions, cette fois, se révélaient plus clairement. Selon le même principe, après une annonce filmée annonçant le principe de l’exercice, la pièce dansée était présentée à deux reprises, entre lesquelles s’intercalait une courte vidéo exposant les clés de chaque rôle. Ce huis clos très bergmanien opposait trois âges de la vie, la génération intermédiaire étant incarnée par deux danseuses. Le désir d’émancipation de la plus jeune, la rigidité de la tradition chez la plus âgée, et le déchirement de la femme mûre entre des aspirations contraires s’exprimaient dans une gestuelle intense et heurtée qui n’était pas sans rappeler, par moments, celle de La Maison de Bernarda d’un certain Mats Ek…

A l’inverse, Alexander Ekman qui pas plus que Johan Inger n’a jamais personnellement connu le cinéaste, avait choisi dans Thoughts on Bergman de laisser libre cours à son énergie créatrice. En pantalon noir et débardeur blanc, il interprétait un solo éblouissant de finesse et de liberté gestuelle censé répondre à la question « Qu’est-ce que la danse ? Et que représentait-elle pour Bergman ? ». En voix off, il concluait qu’elle est d’abord émotion et partage, et illustrait son propos de quelques pas esquissés all’improviso avec une spectatrice dans la salle.

Le meilleur était pour la fin avec la reprise de Memory de Mats Ek, seul des trois chorégraphes à avoir jadis rencontré le réalisateur. Comme un pendant bouleversant aux Scènes de la vie conjugale, sur la même scène où, deux ans et demi plus tôt, il avait annoncé ses adieux avant de revenir heureusement sur sa décision, il offrait avec sa compagne Ana Laguna une énième version de ce duo culte. Le plus infime déplacement de ces deux-là portait le poids de longues décennies de vie et de création en commun.

Pourtant, cocasse et émouvant, leur pas de deux semblait briller d’une inaltérable jeunesse. Comme si, délivré d’engagements et de renoncements également intenables, Mats Ek avait retrouvé une pleine disponibilité au plaisir du moment. Comme si aussi son ‘Je me souviens’ était moins une évocation nostalgique que la promesse d’un nouveau départ. On attend avec une impatience d’autant plus grande Another Place et Boléro, ses créations prévues en juin 2019 pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Et on se réjouit de pouvoir goûter à nouveau, d’ici là, ce moment d’exception, dans la salle Garnier de l’Opéra de Monaco qui accueille Dancing with Bergman du 12 au 14 juillet.

Isabelle Calabre

Vu au théâtre des Champs-Elysées à Paris le 9 juin 2018 .

Du 12 au 14 juillet 2018 à l'Opéra de Monaco

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