« Jerada » de Bouchra Ouizguen avec Carte Blanche (Norvège)

Jerada est un spectacle complexe et libérateur, à partir du seul motif de la rotation. Une rencontre Orient-Occident qui déplace les enjeux de la fête et du mystique.

Ce fut le jour de l’arrivée du Beaujolais nouveau, et ce jour coïncida avec l’arrivée à Paris de l’Ouizguen nouveau. A savoir, un spectacle qui se termine dans une ivresse faisant tourner la tête. Son titre : Jerada. En français : La sauterelle. Le titre reflète bien certaines sensations de ce tourbillon chorégraphique, même si Jerada n’est pas basé sur le saut, mais sur la course et la rotation. Au moins Ouizghen n‘est-elle pas tout à fait hors de propos quand elle évoque la légèreté de l’insecte. 

De Marrakech à Bergen

Les rythmes gnawa du Dakka Marrachkia Baba’s Band entraînent les interprètes dans une pulsation circulaire qui s’emballe de plus en plus, comme s’ils aspiraient à trouver une élévation comparable à celle des derviches tourneurs. Mais ces danseurs-là sont les membres de la compagnie Carte Blanche, basée à Bergen, en Norvège.
Autrement dit : La compagnie nationale de danse contemporaine. L’invitation faite à Bouchra Ouizguen de créer une pièce avec Carte Blanche a été émise par Hooman Sharifi, directeur de la compagnie jusqu’à ce que la chorégraphe Annabelle Bonnéry ne prenne sa succession, en août 2018.

Une première étape du processus de création a eu lieu au Maroc. Mais le propos n’est pas de transformer ces danseurs aux origines diverses en pseudo-gnaouis. Cela eut été contre nature. Certains d’entre eux ont rejoint Carte Blanche depuis d’autres compagnies, comme la Japonaise Chihiro Araki qui vient de Rambert Dance ou l’Israélienne Noam Eidelman Shatil de la Batsheva. D’autres sont assez inclassables, comme le performer Daniel Mariblanca, un Espagnol dont nous avons vu le travail hors-normes en juin dernier [lire notre article].

Liberté circulaire

Personne ne monte ici sur le plateau pour imiter le Gestus mystique des Gnawa. Seul Harald Beharie, d’abord seul en scène, semble vouloir l’évoquer, en tournoyant, vêtu d’un long manteau noir. Sa spirale allant en s’accélérant, ses positions du buste et son port de bras trouvant des angles de plus en plus divers. Son corps semble céder le contrôle sur le mouvement à une instance supérieure, représentant ainsi le point de départ de cette création. Et si Jerada était un solo, il irait sans doute au bout de l’exercice, comme Alessandro Sciarroni dans Turning.

Mais bientôt deux autres danseurs rejoignent Beharie, et ils adoptent du rite mystique uniquement la structure circulaire, redessinant ainsi le cheminement de Jerada entre Orient et Occident. Leur Gestus se nourrit, au contraire, de danses traditionnelles européennes. Au Maroc seul, ils ont rencontré les musiciens en chair et en os. Depuis, ils dansent sur une musique enregistrée lors de leur rencontre. Aussi leur liberté de (se) réinventer (sur) ces rythmes est totale. Et ils ne s’en privent pas.

L’un après l’autre, ils sortent des rangs du public et se jettent dans la course qui atteint des vitesses vertigineuses. On songe à Auguri d’Olivier Dubois, pièce pour laquelle les interprètes ont été formés à la course rapide par un entraîneur pour professionnels de haut niveau. Rien de tel chez Carte Blanche. Tous se sont préparés en autodidactes, pour courir en cercle autant que pour tournoyer sur place, ce qui renforce encore la liberté de chacun. Aussi l’un d’entre eux participe à la course circulaire en marcheur.

Crescendi

Interviennent ensuite les vêtements qui participent de l’impression d’être emporté par un tourbillon orgiaque. Sauf qu’au lieu de jouer sur la nudité comme vecteur libératoire, comme on l’attendrait sans doute en Occident, voici des dizaines de manteaux, pulls et chemises qui s’accumulent, tels des passeurs, d’abord sur le plateau et puis sur un seul corps tournoyant.

Dans ce tableau, comme dans les précédents, Jerada se révèle être une pièce ludique où chaque interprète passe par l’esprit gnawa pour se rencontrer lui-même.

Ensuite, sur un crescendo musical qui n’a rien à envier au Boléro de Ravel, les cris ou conversations se transforment en youyous. Quand les uns entrent dans la course, les autres reprennent leur souffle sur le côté, en attendant leur prochaine lancée. A la fin, un homme écarte les bras pour les faire vriller avec la précision d’une hélice, voire de lames de couteau.

Et il s’avère, avec chacune de ces toupies humaines, que la précision du geste fait bien plus que la pure vitesse pour que le spectateur puisse se projeter dans un état autre et se projeter dans la spiritualité des Dakka Marrachkia.

« Ce projet, une exception aujourd’hui dans mon parcours, a mis à l’épreuve mes certitudes et mes a priori, a créé un nouvel espace de rencontre avec l’autre », dit Ouizguen. C’est évidemment vrai au même titre pour les interprètes qui répondent par une richesse inouïe dans le mouvement circulaire.

Jerada n’est pas une mainmise sur une culture d’ailleurs, mais bel et bien un travail avec et sur les danseurs de Carte Blanche. Et bien sûr, un bel exemple de ce que l’art peut provoquer en termes de rencontres et de dialogue, pour déplacer les regards sur l’autre et sur soi-même. Dans la joie.

Thomas Hahn

Vu le 15 novembre 2018 au Centre Pompidou, Paris

Jerada

Direction artistique, chorégraphie et costumes : Bouchra Ouizguen

Lumières : Eric Wurtz
Musique : Dakka Marrachkia Baba's Band

Danse : Caroline Eckly, Irene Vesterhus Theisen, Noam Eidelman Shatil, Guro Rimeslåtten, Olha Stetsyuk, Anne Lise Rønne, Chihiro Araki, Dawid Lorenc, Mathias Stoltenberg, Harald Beharie, Adrian Bartczak,Ole Martin Meland, Daniel Garcia Mariblanca, Aslak Aune Nygård

En tournée :

Le 21 novembre au TANDEM / Hippodrome de Douai

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