« Jean Börlin, le dandy dansant » d’Anne Edelstam

Malgré quelques défauts – qui ou quoi n’en a pas ? –, le livre d’Anne Edelstam, Jean Börlin, le dandy dansant, sous-titré Les Ballets suédois à Paris (1920-1925), a le mérite d’être la première biographie consacrée à ce danseur et chorégraphe de légende qui a créé vingt-quatre ballets en à peine cinq années, produits par son mécène et mentor Rolf de Maré dans le cadre somptueux du Théâtre des Champs-Élysées.

D’abord les choses qui fâchent, ce que l’autrice nommerait les « failles » de l’ouvrage : l’absence de traduction et de correction véritables, pour ne pas dire professionnelles, dans un récit publié et probablement écrit en suédois en 2017 mêlant le vrai, l’invraisemblable, l’invérifiable ; et, par voie de conséquence, nombre de coquilles, dès la couverture, qui reprend la graphie sans tréma sur le « o » de Börlin de l’affiche de 1925 de Paul Colin ; en quatrième de couverture, on repère au moins trois fautes sur les noms propres, à commencer par celui du danseur, rebaptisé « Borling » ; vient ensuite la marque du piano de la mère adoptive, « Stenway » pour « Steinway » ; et le prénom de son amant, « Rofl » au lieu de « Rolf ».

 La liste de ces distractions, lapsus, faux-amis et idiotismes (au sens linguistique du terme) serait longue à établir et il vaut mieux, selon nous, parler du contenu et de la forme de l’ouvrage. Le parti pris d’Anne Edelstam a été d’écrire la vie de Jean Börlin (1893-1930), son grand-oncle, « comme un roman », non comme une thèse universitaire. Donc, dans un style familier, reconstituant ou imaginant de toutes pièces les dialogues entre les protagonistes, suivant une structure chronologique avec, de temps à autre, des brisures, des retours, des prolepses.

Qu’on ne s’attende pas ici à trouver d’index, de catalogue d’œuvres, de bibliographie, d’appareil critique, de datations autres que celles du jour de la naissance et de celui de la mort du danseur. Les quelques citations authentiques sont indiquées en italique, quitte à être tronquées. Comme dans tous les films de fiction, « l’historique est basé sur des faits réels. » Encore heureux ! Anne Edelstam a eu accès à des « lettres privées, des coupures de journaux ainsi que des télégrammes » conservés au musée de la danse de Stockholm. Abandonné par sa mère, puis inscrit tout jeune à l’école de ballet de l’Opéra de Stockholm par sa mère adoptive, belle-sœur de sa génitrice, Jean Börlin avoua bien plus tard : « La discipline de l’école me sauva. En m’exerçant continuellement je pouvais exorciser le terrible sentiment de privation de ma mère, même si l’angoisse de l’abandon ne me quittera sans doute jamais tout à fait. » Il eut la chance d’être instruit par Gunhild Rosén, une ancienne première danseuse de l’opéra royal, « sévère mais juste », selon l’autrice.

Parmi ses camarades de cours de danse se trouvait Jenny Hasselquist et il admira aussi Maria Karina Viktoria Jansson, qui prit plus tard le nom de scène de Carina Ari, tout en étant déjà porté sur les garçons. En 1905, Börlin fait partie du corps de ballet. Il est promu second danseur en 1913. Cette année-là est historique : tandis qu’en France Nijinski (qui a supplanté son aîné) fait scandale avec le Sacre du printemps, Harald André parvient à faire inviter par la direction de l’opéra Michel Fokine pour entraîner les danseurs suédois. Le maestro russe y repère les meilleurs, parmi lesquels Jean Börlin.

Selon le jeune danseur, Fokine « veille à mettre en avant de longues lignes caressantes, à faire de douces transitions d’un pas de danse à un autre (…). Fokine veut que nous dansions avec tout notre corps. Avec du mouvement dans la taille. Le tout doit être dansé avec émotion, expression et empathie. En plus des pas usuels, comme les tendus jetés ou les ronds de jambe, nous apprenons de nouveaux mouvements avec les bras, le torse et même avec la tête (…). Fokine nous fit faire plusieurs pliés très lents. Nous devions compter jusqu’à vingt en pliant et autant en remontant. » La rencontre du danseur avec le collectionneur d’art Rolf de Maré, « qui appartenait à l’une des familles les plus fortunées de Suède » (les von Hallwyl) est déterminante pour la suite de sa carrière. Celle-ci se produit d’après l’autrice à l’Operabaren, établissement nocturne fréquenté par les artistes et les marginaux dont font partie les homosexuels. Börlin assimile le répertoire russe tel que transmis par Fokine (CléopâtreShéhérazadeLe Dieu bleu) et obtient, dès 1918, des succès personnels avec des pièces de son cru (une danse égyptienne, une danse derviche, une danse siamoise) ainsi que le rapporte le quotidien Dagens Nyheter.

Fin mars 1920, Rolf de Maré loue, par l’intermédiaire de Jacques Hébertot, la Comédie des Champs-Elysées pour y donner un « concert de danses » de Jean Börlin avec l’orchestre habituel du théâtre dirigé par Désiré-Émile Inghelbrecht afin de présenter au Tout-Paris son danseur fétiche et chorégraphe de TziganesSculpture nègrePoème nocturneLa Danse des dervichesLa Danse des mortset La Danse de l’Arlequin. Hébertot, guidé par le peintre Nils von Dardel, recrute en Suède et, faute de grives, au Danemark la vingtaine de danseurs qui prendront le nom de Ballets Suédois, sur le modèle des Ballets Russes. 

Börlin analyse d’ailleurs les chorégraphies des Ballets Russes en 1919 à Londres et se sent capable d’en créer de semblables : « Je peux sans problème reproduire les pas de danse de tous leurs ballets, sauf l’espagnol [Le Tricorne, dansé par Massine et, surtout, par le bailaor virtuose Félix El Loco]. » Rolf de Maré, obligé selon l’autrice, pour des raisons administratives, « d’employer un Français », engage pour diriger le Théâtre des Champs-Élysées Jacques Hébertot qu’il rétribue généreusement (celui-ci touchera le double du traitement de la danseuse-vedette Carina Ari, nous rappelle le catalogue de l’exposition de 2014 à l’Opéra Garnier sur les Ballets Suédois). 

Pour produire autant de ballets en si peu de temps et « tenir le coup avec encore moins d’heures de sommeil », il use (et abuse) d’alcool et de cocaïne – Paul Éluard l’initie même à la fumette d’opium, d’après Anne Edelstam. Il privilégie certes la forme courte – sa petite-nièce parle de numérosplus que de ballets ou de pièces, de dix à quinze minutes maximum –, ce qui rapproche ses galas de danse de spectacles de music-hall.

Parmi les ballets ou tableaux donnés au Théâtre des Champs-Élysées, on retiendra : Derviches, qui s’inspire des danses Mevlevi découvertes par Börlin, curieusement, en Algérie ; Jeux, sur la musique de Debussy ; Iberia, qui utilise des décors et des costumes de Steinlen ; El Greco, qui stylise le flamenco et rend hommage au peintre ; Nuits de Saint-Jean, danse traditionnelle suédoise avec des costumes chatoyants de Nils von Dardel ; Maison de fous, qui heurte le public, en raison de son sujet psychologique, du décor de Dardel et de son expressionnisme, voire de son caligarisme ;  Skating-Rink, hommage à Charlot auquel est aussi sensible Fernand Léger ; Within the Quota, avec une musique de Cole Porter, sur le thème de l’immigration, toujours d’actualité ; La Création du monde, sur un livret de Blaise Cendras, d’après son Anthologie nègre, s’il est encore permis d’utiliser cet adjectif ; et, naturellement, Relâche, magnifiquement repris en 2014 par le Ballet de Lorraine. 

Relâche, avec Ciné-Sketch, un bonus pour la fin de l’année 1924, mettra un terme à la fois à Dada et à l’aventure des Ballets Suédois. Séparé de Rolf de Maré, soutenu par la mécène Hermine Jourde, Jean Börlin finit sa courte vie à New York, victime d’une cirrhose du foie. Ses cendres se trouvent au Père-Lachaise, entre les avenues Aquado et Carette.

Nicolas Villodre

Anne Edelstam, Jean Börlin, le dandy dansant, Paris, éd. Michel de Maule, 2020, 20 €.

 

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