Israel & イスラエル , d’Israel Galván

La Maison du Japon a présenté une création d’Israel Galván, Israel & イスラエル qui, en français, se dit ou s’écrit Israel & Israel, dans le cadre de Némo, la biennale des arts numériques.

Il s’agit d’une pièce de percussion corporelle, une élaboration, proposition ou composition ternaire, à la structure et à l’écriture classiques. Le flamenco y est interprété, ou plus exactement zapatéé, affûté comme jamais, à l’état pur ? N’était le substitut des musicos tradis, les hurleurs, les gratteurs, les applaudisseurs et autres écornifleurs appointés, par des robots à ce jour non rétribués, pour l’instant non syndiqués, tout paraîtrait normal. Par sa thématique et son format – comme on dit aujourd’hui –, nymphatique, vampirique fait songer au récit de Heinrich Heine sur les petites femmes de Paris qui inspira à son ami Théophile Gautier le livret de Giselle. Cette quincaille en folie rappelle bien sûr la créature frankensteinesque de Mary Shelley, elle-même démarquée, nous dit-on, d’un conte adamique de François-Félix Nogaret. Cette chose démoniaque a aussi à voir avec la légende du dibbouk.

Israël & Israël : pourquoi pas, un jour Israël-Palestine ? Il suffirait pour cela d’illustrer la pièce par la musique du compositeur minimaliste américain Charles Martin, plus connu sous son nom d’artiste Charlemagne Palestine... Pour ce qui est de la B.O., dans le cas présent, c’est Nao Tokoi, docteur es IA (intelligence artificielle) qui s’y colle. Il a mémorisé et échantillonné des centaines d’heures de claquettes "israéliennes", des centaines de kilomètres arpentés par les bottines de sept lieues galvaniques, pour ne pas dire diaboliques du corredor-bailaor, en répétition ou sur scène, quitte à sacrifier quelques mouchards écrasés par les arpions ou les décibels des talonnades du Sévillan.

La capture du mouvement qui, qu’on le veuille ou non, a toujours eu un but ergonomique, utile, productif (tayloriste outre-Atlantique, stakhanoviste, du côté de l’Oural) sert ici de façon désintéressée, gratuite, artistique. Le claquettiste, électrisé par le back to back, dos à dos ou face à face avec lui-même, chevauché par le démon réactivé d’une danse ayant pour nom Saint Guy, a la sensation d’avoir huit pieds, autant ou presque que le cabot figuré par le peintre futuriste Giacomo Balla en 1912 dans son étonnant tableau intitulé Dynamisme d’un chien en laisse. Ce même artiste conçut en 1917 le ballet d’automates Feu d'artifice (1917) qu était accompagné d’une partition d’Igor Stravinsky, compositeur auquel Galván rend hommage dans une version perso du Sacre.

Avec le thérémine (cf. L’Amour sorcier vu à Charleroi,lire notre article), le moog, le scratch de nos DJ, on s’est peu à peu habitué à l’orchestre sans musiciens. Dès lors, ceux, automatisés, imaginés, mis en scène par des artistes contemporains comme Novmichi Tosa ou Yuko Mohri ne nous surprennent plus outre mesure. Après les sondages matiéristes du début, une variation épurée, centrale, en un noir et blanc haché de flashes lumineux, moucheté du vert olive andalou des chaussettes de l’équipe du Betis, le finale, synthétique mais planant, ornementé de plages sonores signées Ikue Mori, contentera tout le monde. Galván Jr, le Jules Verne du flamenco, s’est taillé un succès, et s’est taillé tout court, parti explorer d’autres champs du possible.

Nicolas Villodre

Vu le 24 octobre 2019 à la Maison de la culture du Japon à Paris.

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