Imed Jeema et Saïdo Lehlouh au Printemps de la danse arabe

Les Egyptiens, on le sait, vouaient un culte au chat, animal sauvage puis domestique, du fait de son utilité première. D’après Hérodote (cf. Wikipédia), à la mort d’une des créatures descendant de la déesse Bastet, ses maîtres se rasaient les sourcils en signe de deuil. La bestiole continue à avoir des adorateurs de par le monde – il n’est que de voir la quantité de vidéos que lui consacre Facebook. Elle a influencé la danse : les fans de jazz et de lindy hop ont été surnommés les « cats » ; elle a aussi inspiré des mouvements et des sauts tels que le pas de chat et l’entrechat ; elle inspire aujourd’hui le chorégraphe Saïdo Lehlouh qui lui consacre un opus empreint de hip hop, Wild Cat.

Celui-ci nous a paru remarquablement composé et parfaitement interprété par un quatuor masculin augmenté d’une intermittente du spectacle. Deux des danseurs y apparaissent particulièrement doués en matière de break dance, l’un avec des équilibres sur les bras et quelques toupies sur l’occiput, l’autre, campé sur trois ou quatre pattes, à ras du sol.

Saïdo Lehlouh lie le B-boying au contemporain – de fait, les interprètes ont lâché leurs baskets au vestiaire –, joue des contrastes, alterne vivacité et ralenti, course encerclant un partenaire de jeu à tour de rôle pour l’introniser soliste et gel gestuel. La métaphore féline est filée, moelleusement, gracieusement, avec la légèreté requise. La B.O. signée Awir Léon, efficace, soutient des suites d’actions et de poses pouvant, le cas échéant, se dérouler en un total silence. Il convient de noter que les ruptures rythmiques sont pour la plupart à l’unisson mais que des effets contrapunctiques ornent le fil conducteur, contribuant à pulser l’ensemble. Tous les corps et les niveaux sont permis de manière égalitaire.

L’occupation de l’espace produit des configurations variées, mouvantes, étonnantes. La marche ou la démarche pourra quelquefois sembler hautaine, un perpétuel défi mais on saura gré au chorégraphe de n’avoir pas abusé de la narrativité. Tout ici a été misé sur le geste.

Du chat, passons sans transition au souriceau d’opéra. Le spectacle solo d’Imed Jemaa, ou, comme on dit en français, le « one-man show » intitulé Omda Show, est-il vraiment une pièce de danse simplement parce que l'on y danse ? Sans doute que non, bien que ce ne soit pas plus grave que cela, pour une fois. Le pionnier tunisien du contemporain, formé au ballet, sélectionné à Bagnolet, ayant fait ses premières armes comme interprète chez notre voisine Odile Cougoule, revient sur sa carrière d’une trentaine d’années.

Tous les moyens expressifs lui sont bons pour nous transmettre un message teinté de mélancolie, de poésie et d’esprit « hara-kiri », plus bête que vraiment méchant. Au lieu de développer l’œuvre sur la durée d’une heure, d’approfondir un thème et/ou des motifs formels, le vétéran préfère nous livrer un collage audio et visuel, à la manière cabaretière d’antan – on pense aux débuts d’un Tati mimant le tennisman et le boxeur durant dans les années 40. Le gala vire au finale à la soirée diapos.

On avait craint le pire à l’entame avec notre anti-héros affalé dans son fauteuil hors d’âge et jouant au « gros dégueulasse » croqué par Reiser, un pied dans une bassine, une main dans la poche se grattant l’entrejambe. Et le pire est advenu avec le gag du zig atteint de troubles de la prostate.

Le plus curieux est qu’on lui passe tout. La crudité et l’impudeur manifestes voilent à peine les états d’âme du cabot, pour ne pas dire narcisse, s’interrogeant sur son art et sur sa position. Autrement dit, sur les affres de la création. Le bilan désenchanté justifie alors la forme hachée du show. Les souvenirs affleurent « spontanément », alors même que tout est écrit et, comme il le reconnaît, répété.

On sent l’habitué des planches, celui de l’après-banquet aimant se faire prier pour qu’il ravive les souvenirs, qu’il cite des phrases de philosophes ou ironise sur son sort.S’il n’a plus un physique « canon », Imed Jemaa, passé par les exercices à la barre, garde l’agilité de Patterson et Jackson, la prestance d’un José Galván, la sobriété d’un Farruco.

La danse est le véhicule de son autoréflexion ou auto-confession. Elle colle aux mélopées d’Oum Kalsoum et au hit de Ray Charles exhumés des années noir et blanc – l’enfance non maltraitée est un âge d’or. Elle s’insinue subrepticement, à peine les godillots en cuir souple enfilés à cru, mécaniquement, machinalement, plus forte que les énoncés et sentences mélodieusement émis. La pièce commence par le théâtre mais s’achève par la danse. Par une belle et longue variation personnelle.

Nicolas Villodre

Vu le 21 avril 2018 à l'Institut du Monde Arabe dans le cadre du Printemps de la danse arabe

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