Hors-jeu à Wuppertal : Carton rouge pour Adolphe Binder

La directrice artistique du Tanztheater Wuppertal vient d’être licenciée. Une décision brutale qui plonge la compagnie dans l’incertitude.

Ce fut un véritable « vendredi 13 » pour Adolphe Binder, le Tanztheater Wuppertal et la danse tout court : Le communiqué officiel émis par le Conseil  d’administration de la compagnie fondée par Pina Bausch annonça sobrement que « la séparation d’avec la directrice artistique s’était imposée pour rétablir la capacité opérationnelle » de la compagnie.

C’est en tournée à Paris, vers la fin de sa série de représentations de Néfes au Théâtre Des Champs-Elysées (du 2 au 12 juillet), que les artistes du Tanztheater Wuppertal ont été informés du fait qu’une décision à l’encontre de Binder était débattue au Conseil d’administration. Le soir de l’ouverture de la série, Binder affichait encore son grand sourire habituel.

Y avait-il un projet artistique pour la saison à venir ?

En mettant en cause la « capacité opérationnelle » de la compagnie, le Conseil d’administration pointe le fait que la construction de la saison prochaine a pris du retard. L’administrateur général Dirk Hesse reproche à Binder de ne pas avoir publié de calendrier pour la saison 2018/19. Selon la presse allemande, c’est pourtant Hesse lui-même qui a rejeté le projet soumis par Binder.

Dans son communiqué, le Conseil d’administration exige pour la saison prochaine un projet « composé de pièces appropriées de l’œuvre exceptionnelle de Pina Bausch, des deux nouvelles pièces de Dimitris Papaioannou et Alan Lucien Øyen » et de « tenir compte du 10e anniversaire du décès de Pina Bausch ».

Derrière les tensions entre Binder et Hesse, couvant depuis longtemps au sein de la compagnie, se cache donc un désaccord sur l’orientation artistique générale. Binder affirme par ailleurs dans une lettre ouverte, avoir bel et bien présenté un plan pour la saison prochaine et que celui-ci intégrait le dixième anniversaire du décès de Pina Bausch. Elle y dit aussi avoir construit un calendrier de tournée conséquent pour la saison à venir, avec des dates de tournée à Tel Aviv, Sao Paulo, Londres, Paris et Anvers.

Ce que Binder ne nie pas est qu’elle n’avait pas encore annoncé quels seront le, la ou les chorégraphe.s qui créeront avec la compagnie en 2018/19. Mais qui dit que la troupe doit produire de nouvelles pièces, saison par saison ? Le renouvellement artistique entamé avec les créations de Papaioannou et Øyen et l’engagement de jeunes danseurs valait la peine de lui laisser un peu de temps.

Accusations mutuelles

Trente-cinq membres de la troupe ont par ailleurs signé une lettre ouverte dans laquelle ils regrettent d’avoir été totalement écartés du processus de discussion autour de l’avenir de la compagnie. La séparation d’avec Binder a aussi été accompagnée des accusations habituelles  d’harcèlement moral, alors que Binder reproche à Hesse de n’avoir jamais voulu accepter la nouvelle direction artistique, et retourne les accusations d’harcèlement moral en direction du directeur administratif. Le Conseil d’administration a par ailleurs décidé de ne pas renouveler le contrat de Hesse qui expire fin 2018.

La plupart des commentaires dans la presse allemande en appellent aujourd’hui, comme Binder dans sa lettre ouverte, à une restructuration organisationnelle de la compagnie, où la direction artistique est actuellement soumise aux décisions de la direction générale. Ce qui comporte un risque évident d’enlisement si le courant ne passe pas entre la direction artistique et la direction générale. Manifestement, tel a été le cas entre Binder et Hesse.

Retour à la case départ

Aujourd’hui, le Tanztheater Wuppertal retourne donc à la case départ, là où il s’était trouvé avant la décision d’engager Adolphe Binder, précédemment directrice artistique du Göteborgs Operans Danskompani. Binder fut sélectionnée par un compité d’experts en 2016 et prit ses fonctions à Wuppertal en mai 2017. Cependant les membres de ce nouveau comité international doivent encore être trouvés. Sauf un.

Alistair Spalding, directeur du Sadler’s Wells de Londres a dores et déjà donné son accord, selon le communiqué de presse du vendredi 13 juillet. Ironie du sort : Spalding figurait également dans le comité qui avait proposé aux tutelles de Wuppertal d‘engager Binder. C’est donc reparti pour un tour, et la compagnie, loin de retrouver sa capacité opérationnelle comme le demande le Conseil d’administration, perd de précieuses années.

Dans quel état de bouleversement se trouvera la compagnie quand elle viendra présenter, en juillet 2019 à Paris, les créations de Papaioannnou et Øyen? Rien ne dit à ce jour qu’un.e autre candidat.e trouvera un ennvironnement plus favorable que Binder, tant que les tutelles ne créent pas une organisation mieux adaptée pour la gestion de la compagnie.

Un autre fait interpelle : Etrangement, le reponsable des affaires culturelles de la ville de Wuppertal, Matthias Nocke, également membre du Conseil d’administration, a déclaré, le 13 juillet même, à la radio allemande Deutschlandfunk, que la ville avait déjà reçu des candidatures pour la succession à Binder. On se demande comment cela a pu se produire, avant même l’annonce officielle du licenciement de la directrice artistique. Affaire à suivre…

Thomas Hahn

 

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