Hommage à Maria Jesus Sevari

Le destin fait des blagues pas drôles. Il vient de faire un croche-pied définitif à Jesus Sevari alors que la chorégraphe se remettait à peine debout et recommençait à laisser parler un talent très singulier. Elle était le résultat d’une histoire singulière – la danse au Chili – et le témoignage d’un moment particulier de la danse en France, si proche que l’on croît tout en savoir et pourtant complexe, comme l’était cette chorégraphe discrète autant que lumineuse.

Dans Como salir a buscar una estrella con las dos manos ocupadas (2007), elle intriguait, nue couverte d’une quarantaine d’escargots, puis, avec la création de Childe (2010), franchissait une étape importante qui la faisait entrer dans le cercle des « jeunes artistes à suivre ». Ce solo précieux suit, avec un humour désinvolte et un engagement impressionnant, les quatre surpuissants mouvements d’Harold en Italie, la symphonie avec alto de Berlioz. Explorant une scénographie symbolique, genre de carte en relief des Dolomites, ses imaginaires pérégrinations montraient, avec une énergie et une subtilité remarquables, la construction de l’identité, femme et forte, d’ici et d’ailleurs. Comme une métaphore de la vie de cette artiste au parcours étonnant. 

Maria Jesus Segura Vargas est née à Santiago du Chili en 1977 et étudie la danse dès l’âge de onze ans au Conservatoire Supérieur de Danse de l’Université du Chili de 1989 à 1998. L’art chorégraphique au Chili a reçu un apport exceptionnel quand, ayant fui l’Allemagne, Kurt Jooss, en tournée avec son ballet, s’arrête dans le pays. La compagnie suscite un intérêt soudain et plusieurs de ses membres sont engagés par l'Institut d'extension musicale de l'Université du Chili : Ernest Uthoff, avec sa femme Lola Botka et le danseur Rudolf Pescht, tous membres du Ballet de Jooss, travaillent avec Andrée Haas, pionnière de la modern dance au Chili. Ce sont les fondateurs du département Danse de la Faculté des arts. Cette origine est importante pour comprendre l’originalité de la danse de Jesus Sevari.  

Elle obtient le diplôme d’interprète supérieur en danse, crée avec Paula Sacur, Natalia Sabat et Vivian Romo la compagnie LLuvia Bajo Luna, intègre la compagnie NN de la chorégraphe Mariela Cerda et fait un bref passage comme interprète-stagiaire au Ballet National Chilien (le « Banch »). Elle danse également pour la La Séptima Compañía de Danza Contemporánea dirigée par Luis Eduardo Arenaeda – l’une des figures de la danse au Chili – et pour la compagnie la Vitrine dirigée par Nelson Aviles.

Par passion pour la Jeune Danse découverte au travers les actions du Centre Culturel français, mais aussi parce que c’est en France qu’une partie de sa famille a trouvé refuge pendant la dictature, Jesus Sevari, abandonne ce qui se dessine comme une jolie carrière d’interprète pour venir s’installer à Paris, en 1998… Aussi parce que la danse chilienne n’offre pas, à ce moment-là, suffisamment d’ouvertures et d’expériences pour une artiste déjà extrêmement curieuse et en recherche. Installée en France, elle étudie auprès de Peter Goss mais aussi avec Marcel Marceau à l’Ecole Internationale de Mimodrame, continuant cette recherche sur l’expression d’un mouvement théâtralisé autant qu’un pur travail de danse à travers l’apprentissage de la technique Cecchetti autant que durant des Master Classes avec Dominique Mercy, Carolyn Carlson, Benoît Lachambre.

Les formes issues de la Non Danse – danse conceptuelle ou plasticienne – étant devenues très prégnantes à partir des années 2000, la recherche de Jesus, entre expressivité du geste et abstraction du mouvement, la conduit vers des compagnies ou des artistes qui expérimentent l’intervention dans les domaines des arts de la rue ou du cirque : Jocelyne Danchic, la Compagnie Ortema, Claudio Basilio, le Cirque Lunatic… Assez naturellement, elle fonde sa compagnie, Absolutamente en 2003.  Elle produira huit pièces comme Necesito Ku, la trilogie Fantasy Brain Initiation, en 2004, premier épisode en collaboration avec le danseur chilien Marcelo Sepulveda (interprète de Maguy Marin entre 1996 et 2004), en 2005, Globalisation, échange franco-chilien en collaboration avec Paula Sacur (autre danseuse chilienne avec laquelle elle a déjà collaboré). Et en 2007, ce fameux Como salir a buscar una estrella con las dos manos ocupadas. La pièce marque le début d’une reconnaissance de Jesus Sevari comme chorégraphe. 

La période est féconde aussi pour l’interprète qui collabore avec Paco Décina pour Fresque, femmes regardant à gauche (2009), Sotto Sopra (création 2010), Non Finito (création 2011), Précipitation (création 2012) ou pour Alban Richard pour Shake The Devil (2009) et des reprises de rôle dans As far aset Disperse (2008). Dans le même temps, et toujours dans ce jeu de bascule entre la théâtralité et la danse, elle participe pour le Teatro del Silencio de Mauricio Celedon à O infierno Divina Comedia à Poznan (2004), et, dans le cadre de sa carte blanche au Théâtre d’Aurillac, à Pablo Pablo (2005). Celedon a créé sa compagnie en 1989. Mais la tournée du spectacle Malasangre, en 1992, a profondément impressionné, en particulier en France, et en 1996, le chilien vient s’y installer. Son travail constitue un point de rencontre entre théâtralité du geste, art de la rue, cirque et danse. Comme le dit Yasmenee Lepe, danseuse et amie proche de Jesus Sevari : « au Teatro, on fait un peu de tout » et la chorégraphe va participer à la création d’Emma Darwin (2010)). Cette mixité des formes plaît à la chorégraphe qui, de plus, a toujours été à l’écoute de tout ce qui venait de son pays d’origine. Le Teatro de Celedon restera une de ses références. 

Figure de ces jeunes artistes qui furètent en marge des institutions au début des années 2010, Jesus Sevari participe à ces expériences collectives qui bousculent, avec Kataline Patkaï, et avec Viviana Moin. Elle est également invitée par Geisha Fontaine et Pierre Cottreau pour le fameux Je ne suis pas un artiste, grand barnum bricolé dans l’enthousiasme pendant 12h durant le festival Fait d’Hiver 2008.

Elle fait partie de ce petit monde, avec un ton bien à elle. « Je l’ai beaucoup croisé durant les auditions, explique Juliette Morel, assistante de son ultime création, elle était de celles qui regardent derrière elle ; qui ne cherchent pas à écraser mais font attention aux autres ».

Pourtant ses démons la rattrapent et l’obligent à suspendre son activité, laissant Androcéphale (2012) essai chorégraphique sur Vexationsde Satie. Quand elle ressort de cette période compliquée, elle participe au projet littéraire et chorégraphique de Danser la peinture, prenant à bras le corps l’œuvre de Lucio Fontana, s’appuyant sur des gestuelles venues de Duncan. Elle venait de créer Practicability (2020) au cours du festival Bien Fait, passant au travers des gouttes dans cette année pleine d’interruption, avait prévu une reprise de rôle pour se trouver « en dehors » de sa pièce et mieux en juger ; elle préparait une pièce pour groupe, « elle était à la fois très maternelle, très douce et très exigeante », se souvient Juliette Morel « travailler avec elle était ardu car elle pouvait interrompre pour un petit doigt mal placé, et que cela durait, mais très doux car elle était toujours très attentionnée ». 

Elle n’avait pas vu que le cancer qui l’avait attaqué il y a quelques années revenait en douce mais avec une force nouvelle, toute occupée à renouer ses liens, à réinventer ses formes dont elle avait dû s’éloigner. Elle laisse Lula, 14 ans et Nilo, 6 ans- et plein de projets. 

Philippe Verrièle

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