Hommage à Françoise Adret

Les sales gosses de la danse des années 1990 en avaient déclaré qu’à « partir de dorénavant, le règlement de tous les Centres chorégraphiques nationaux français sera modifié afin que son article 2 précise qu’en cas de vacance de la direction, celle-ci sera assurée par Françoise Adret ». Elle venait de « sauter » sur le Ballet de Lorraine pour assurer l’intérim après le départ de Pierre Lacotte et pour faire fonctionner la compagnie comme elle l’avait fait à Roubaix en 1993. Et celle qui s’enorgueillissaient qu’on l’appela aussi « La Mère Adret » riait beaucoup de cette image de sauveteur en parachute. « Pour une fille de militaire, c’est un hommage » !

Mais avant cette réputation de « sauveur de ballet », la « mère Adret » fut une jeune chorégraphe, figure de ce mouvement chorégraphique que l’on a pu appeler « Le ballet contemporain » et qui au sortir de la guerre bouscula les habitudes parisiennes en se coulant cependant dans les usages artistiques hérités des Ballets Russes. Pourtant, rien n’appelait Françoise Bonnet, née le 7 août 1920 à Versailles, d’un père officier supérieur dans le 5ème Génie puis directeur de l’Office Central des Bois, à devenir danseuse. Bien sûr, la passion l’y appelle, mais une grave pleurésie contractée à 15 ans paraît devoir étouffer ses velléités.

Guérie, Françoise Bonnet profite, dans ses années précédant juste le second conflit mondial, de l’apport exceptionnel des professeurs russes installés à Paris. D’abord élève de Madame Roussane, puis de Nora Kiss et de Victor Gsovsky, elle fait quelques débuts sur scène à l’occasion desquels elle adopte le nom d’Adret en souvenir de ce versant éclairé de la montagne qui lui avait permis de guérir. C’était le temps du studio Wacker, lieu mi-ruche mi-phalanstère où officiait la fine fleur des professeurs russes de Paris, et la jeune Françoise y côtoie non seulement les meilleurs professeurs mais aussi quelques-uns de ces noms qui feront la danse à venir. Il y a là un certain Jean Gutmann, pas encore Babilée, de trois ans son cadet et qui sera un ami fidèle. Mais encore Darsonval, Peretti et la génération brillante que Lifar contribue alors à mettre au pinacle de l’opéra de Paris. Dont une certaine Chauviré. En allant voir l’un des galas de celle-ci, Françoise Adret rencontre François Guillot de Rode qui en 1940, épouse la jeune danseuse. La période de guerre passée en zone Sud, devenue mère d’une petite Véronique, la danseuse revient à Paris dans l’effervescence de la Libération.

Grâce à son mari, Françoise Adret rencontre Lifar et celui-ci remonte pour elle Pas d’Acier qu’elle danse pour son premier spectacle, au théâtre des Champs Elysées, en 1948, avec ses premières chorégraphies. Elle est une des premières à créer pour la toute jeune télévision et organise des galas où elle montre ses pièces. Au cours de l’un deux, le chef d’orchestre de l’opéra d’Amsterdam la remarque. Elle se voit commander une pièce, Jeu de Billard, en 1951, et arrive au Nederlandsche Opéra. Darja Collins y a fondé le ballet en 1947 et l’on propose à la jeune Française de prendre sa succession. Elle y restera jusqu’en 1959, poussant les danseurs à améliorer leur niveau technique, créant un répertoire et professionnalisant le ballet. Françoise Adret y découvre quelques talents comme ce jeune compatriote, Gérard Lemaître qui, bien plus tard, sera le pilier d’un autre ballet hollandais, le Nederland Dans Theater, brillant jusque dans le fameux NDT3… Lemaître accompagnera longtemps un autre des danseurs révélés par Françoise Adret : Hans Van Manen, jeune coiffeur venu solliciter le droit de prendre des cours avec la compagnie et qui finira par l’intégrer brillamment.

L’expérience du Nederlandsche Opéra est une réussite. Madame Adret a gagné galons de chorégraphe et réputation d’animatrice de compagnie hors pair. A son retour en France, en 1959, on lui confie donc la direction du ballet de Nice. Celui-ci a été créé en 1947 par Pierre Pasquini (adjoint du maire de Nice d’alors), mais n’a pas encore acquis toute la dimension nécessaire. Jusqu’en 1963, Françoise Adret pousse la compagnie et lui donne une personnalité. Le « Ballet contemporain » n’a pas survécu aux exigences d’une époque où l’on ne soutient guère la danse. Le Marquis de Cuevas est mort ; Béjart brille mais en Belgique. Charrat se remet de son accident, Roland Petit, entre Hollywood et retour en France, se débat avec quelques réussites cependant.

François Guillot de Rode est alors nommé professeur de philosophie à l’Université de Panama. L'ambassadeur de France créera pour lui, trois mois après son arrivée, le poste d’attaché culturel, accueillant, entre 1965 et 1967, la fine fleur des artistes français et sa femme est sollicitée pour monter la première compagnie de ballet du pays. Succès encore pour la « mère Adret » décidément douée pour l’exercice de pionnier.

Le retour en France s’avère agité. Le pays est bloqué. C’est mai 68. La danse aussi connaît ses soubresauts. En avril, Françoise Adret a commencé à travailler avec les jeunes danseurs d’un tout nouveau projet initié par le ministère de la culture et inspiré par Jean-Albert Cartier. Cela s’appelle Le Ballet-Théâtre Contemporain, la plaquette de présentation est sous-titrée : Centre Chorégraphique National. La compagnie se crée à Amiens sous la double tutelle de Philippe Tiry qui en est l’administrateur général et Jean-Albert Cartier le conseiller artistique. Françoise Adret est animateur chorégraphique. Elle a « pour charge de veiller à l’homogénéité de la compagnie, et d’assurer la qualité du spectacle » précise le programme de l’époque. Le compositeur Luc Ferrari est pour sa part animateur musical. Babilée, Juan Guiliano, Colette Marchand et Martine Parmain sont en tête d’affiche, mais l’on trouve aussi parmi les danseurs Muriel Belmondo et encore une certaine Marie-Louise Airaudo, André Lafonta, Dominique Mercy ou Quentin Rouillier…

Un curieux mélange qui, rendant hommage au ballet de l’après-guerre –René Bon et Raoul Célada sont répétiteurs-, porte déjà les promesses des années à venir. L’aventure sera riche, mais complexe. La compagnie part à Angers en 1972. Elle repartira pour Nancy en 1978, essaimant à chaque fois. Si Françoise Adret crée assez peu -sept pièce en dix ans- la richesse du dialogue entre musiciens et plasticiens et la gestion artistique de la compagnie la nourrissent et l’occupent largement.

En 1978, Françoise Adret change de monde. Appelée par le ministère de la Culture comme Inspecteur, elle prend en charge l’enseignement dans les conservatoires avec la mission induite d’apaiser les « classiques » qui voyaient arriver des « contemporains » avec toutes les guéguerres de chapelles que l’on pouvait connaître. Puis en 1981, avec l’éclosion des jeunes compagnies, elle est chargée de parcourir « la France dans tous les sens pour en dresser l’inventaire » chorégraphique. Ses collègues s’appellent Igor Eisner qui est occupé à poser les bases de l’inspection générale à la danse et Maurice Fleuret, directeur de la musique et de la danse. Elle-même précisait « J’avais la chance de travailler avec des gens comme Maurice Fleuret et Igor Eisner. Je devais évidemment défendre mes appréciations mais mes supérieurs connaissaient mon parcours et m’accordaient leur totale confiance. » Et vient l’âge de la retraite…

Et Françoise Adret commence une nouvelle carrière. Louis Erlo qui la connaît bien lui demande de venir prendre les rênes du ballet de l’opéra de Lyon. Elle y est directrice et invite ce qui se fait de mieux, des jeunes du nom de Mats Ek ou Jiri Kylian. Elle s’attache aussi à cette ancienne danseuse de Béjart, lauréate du concours de Bagnolet : Maguy Marin qui se voit commander un grand ballet narratif ! Elle va faire de Cendrillon (1985) un infatigable succès aux centaines de représentations et une carte de visite mondiale pour la compagnie. D’autant qu’un autre petit jeune, Angelin Preljocaj se voit confier en 1990 une autre relecture : un Roméo et Juliette qui fait quelques bruits…

C’est à la suite de ce succès que la « Mère Adret » endossa le costume de « sauveur de CCN en péril » qui faisait tant rire les sales gosses des années 1990. Et, en secouant la cendre de son éternelle cigarette qui était tombée sur son pull, elle rigolait avec eux, sensible à la reconnaissance, mais dupe de rien et consciente que sa place dans la danse était déjà faite ; au cœur de tous les danseurs qui l’avait côtoyé.

Philippe Verrièle

 

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