« Heroes » de Radhouane El Meddeb

Une chorégraphie experte, où neuf hip hopeurs larguent les amarres de leur style d'origine. A voir du 17 au 19 mars 2017 au 104.

Une fois n'est pas coutume : notre commentaire de la pièce Heroes, que Radhouane El Meddeb vient de créer au Festival de Marseille s'intéressera d'abord aux costumes. Les neuf danseurs y portent des académiques, aux couleurs flashy, comme on n'en imagine plus que dans des programmes de répertoire de Merce Cunningham. Rien d'anodin dans ce choix, qui affiche haut et clair, et non sans ironie, un marquage stylistique dans le pur canon contemporain historique.

De la même manière, on pourrait évoquer la (belle) musique d'Heroes, création sonore de Frédéric Deslias. Ses accents de cavalcade enivrante, comme rutilante et répétitive, éveillent les souvenirs d'un Philip Glass, renvoyant peu ou prou à ce même univers artistique des fondamentaux contemporains. Pourquoi donc ces remarques ? Parce que les danseurs (dont deux jeunes filles) réunis dans Heroes ne sont pas d'obédience contemporaine, mais hip-hop.

Radhouane El Meddeb a observé leurs évolutions quotidiennes, toute la journée au vu de tous, sur la dalle de la grande rue centrale du Centquatre. Lui-même est un artiste associé de cet établissement culturel phare du 18e arrondissement de Paris. Nous serions donc dans le cas de figure bien connu, où un chorégraphe contemporain compose une pièce stylistiquement hybride, à destination de danseurs hip-hop : c'est par exemple la spécialité du festival Suresnes Cités Danse.

Or il n'en est rien. Heroes ne sacrifie pas aux techniques ou à la stylistique hip-hop. De cette dernière, on ne relèvera que des traces fugitives, dans quelques éléments de vocabulaire gestuel, ou d'accentuations, parmi les interprètes. Heroes déplace radicalement ces derniers vers un territoire qui n'est pas celui de leurs origines et de l'excellence qu'ils y entretiennent inlassablement.

Galerie photo © Agathe Poupeney

A partir de quoi, le débat est ouvert. A considérer le verre à moitié vide, on accusera le chorégraphe contemporain d'imposer avec arrogance l'autorité de son écriture savante, gommant l'identité de ses interprètes. On pourra le soupçonner de colonialisme culturel, en même temps que d'enferment hautain dans son héritage propre. A considérer le verre à moitié plein, on remarquera que l'approche contemporaine de Radhouane El Meddeb tient beaucoup plus d'un devenir que d'un étiquetage, déjà  en ce qui concerne son propre parcours : comédien, il est venu tard à la danse, s'y faufilant par la voie de soli autofictionnels. Rien d'académique dans ce legs.

Quant aux danseurs de Heroes, on admettra que rien ne les a forcés à s'engager dans ce projet hors du commun. On observera alors le résultat : leur excellence les rend capables de se déployer avec aisance dans un univers stylistique qui n'est pas le leur. Il y a comme une affirmation émancipatrice à les voir aptes à s'affranchir de la reconduction obligée des codes de leur milieu habituel. Cette aptitude valide la richesse de leurs acquis artistiques, engrangés au ras du béton et dans les cercles des battles.

Galerie photo © Agathe Poupeney

On a déjà vu Radhouane El Meddeb emprunter pareil chemin escarpé. En 2013, à propos du sujet très délicat de l'accident au trapèze, il réalisait le magnifique duo Nos limites pour de jeunes artistes du nouveau cirque. C'en était confondant de profondeur poétique, alors qu'au même moment, ces mêmes artistes, traitant du même sujet sous la conduite d'un des plus grands noms actuels du cirque, débouchaient sur une réalisation plate et standard.

Toutes ces considérations une fois posées, il reste à regarder la pièce Heroes pour ce qu'elle est, dans son style contemporain. Et elle est sans reproche. Au centre de la scène a été surélevé un petit plateau scénique. Une bonne partie de la chorégraphie consiste à orchestrer les dynamiques d'accès à ce plateau, ou de retrait, dans un jeu entre extérieur et intérieur. Ne serait-ce la configuration parallélépipédique de la chose, on n'est peut-être pas si loin de l'une des dynamiques qui, dans les battles, se joue en cercle.

Galerie photo © Agathe Poupeney

Là serait l'une des idées assez géniales d'Heroes, qui s'enrichit de la donnée objective de l'exiguïté de ce plateau, qui pose le problème de parvenir à y tenir tous ensemble et y danser. C'est finalement électrique, jamais épuisé, avec une très généreuse plasticité pulsative des énergies. Cet allant communicatif tranche avec le fait qu'une bonne part de la gestuelle se plait à une fine culture du détail discret, en petits balancés, bassins tenus, balayages répétitifs mesurés, délicatesse des segmentations de membres, légèreté des chaloupés, des frappes. Il y a de l'accent et de la dilution. Du lisse et du frippé.

Heroes respire, essaime, s'ébouriffe parfois avec la rapide allégresse de feux-follets. Sans rien d'appuyé, une ligne dramaturgique circule souterrainement dans tout cela, qui questionne la relation entre les filles et la masse des garçons dans ce collectif. Subtilement, par attentes, regards, observations, immobilités, il semblerait que si défi il y a, il réside plutôt dans cette relation de genre, que là où la danse hip-hop canonique la met en scène volontiers du côté de l'affrontement viril. Il ya quelque chose de l'agilité du lièvre, dans la façon dont El Meddeb soulève ce lièvre-ci.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 11  juillet 2016 en conditions de générale, au Ballet national de Marseille, dans le cadre du Festival de Marseille.

Les 17 au 19 mars 2017 au 104, Paris.

Les 29, 30, 31 mars 2017 à Strasbourg - Pole Sud - Le Maillon Wacken

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