« The Goldfish and the Inner Tube » de Ruth Childs et Stéphane Vecchione

Imaginons un morceau du monde où toute présence absolument concrète sous-tend un propos absolument abstrait. L'air y circule, entêtant comme une métaphysique de la matière, qui soulève et transporte le plateau. Insolite voyage au festival June Events.

C'est de la science-fiction rustique, qui s'offre d'abord aux regards, de The Goldfish and the Inner Tube, une pièce de Ruth Childs et Stéphane Vecchione montrée en première en France par le festival June Events. Sur le plateau, d'abord vide de présence humaine, on distingue un paysage de matières informes, mais redressées en pics. Cela deviendra plus clair quand y débutera l'intervention humaine.

Soit : trente-six chambres à air de format poids-lourd, dégonflées. Les pics sont les valves à gonflage, qui en émergent. Toute une toile de fins tuyaux recouvre ce dépôt ordonné au sol, et le relie à une source d'air compressé. Les boudins amorphes prennent vie. Et formes. N'étant pas contraintes dans la gangue d'un pneu, se révèle la tendance de ces chambres à air à dessiner des formes assez irrégulières, peu homogènes.

On en vient à s'intéresser à ce genre de phénomènes, car enfin, la pièce The Goldfish and the Inner Tube est à rattacher à une radicalité en arts plastique autant que chorégraphique, selon laquelle ce que l'on voit est ce qui est à voir. Aucune narration pré-existante et surplombante. Aucune illustration. Aucune intrigue. Aucune péripétie dramatique. Encore moins psychologique. Une pure abstraction, concluera-t-on ? A ceci près que des actions manifestes sont engagées par des êtres humains. Des actions très concrètes. Elles affectent la matière. Laquelle ne manque pas d'y répondre. Et ainsi de suite.

Ces actions sont conduites par une femme et un homme : Ruth Childs et Stéphane Vecchione. Pour éviter, plus tard, l'effet conclusif aggravant, posons d'emblée que ce duo nous a paru tout seuf neutre en termes de genre. Au point de s'en agacer par moments. Stéphane Vecchione s'y dépense de manière beaucoup plus tempêtueuse que sa partenaire féminine. Il occupe l'espace, et très particulièrement une batterie bien centrale, depuis laquelle il décoche des salves de puissance sonore. En regard, Ruth Childs paraît trop souvent occupée à faire la morte, en patientant pour attendre la suite. Laquelle consistera volontiers à prendre et tenir la pose – parfois magistrale, audacieuse, mais enfin offerte immobile au regard, en état d'exposition.

Galerie photo © Laurent Philippe

A quoi se consacrent donc ces deux performeurs ? A une saisie du monde, lequel s'est transformé en tas impressionnants de chambres à air enchevêtrées, qui se bordent, se chevauchent, s'entassent, s'empilent, font la tour de Pise, habitable de l'intérieur en creux, offrent appui, penchent, s'effondrent. Trente-six chambres à air de poids-lourd, voilà qui est massif, rustique, post-industriel. Voilà, intérgralement, de la matière. Et pourtant molle, mobile, malléable, déformable, crissant, fuyant, glissant et échappant à la prise, rebondissant, réceptive et douce comme un nid.

Maniant aussi des stocks de sacs poubelles d'un bleu glaçant industriel (on s'y masque, on les malaxe, on les sème, on les agite, on en fait jupe ou cape), Ruth Childs et Stéphane Vecchione pétrissent cet échantillon du monde en grande dimension, le labourent, s'y jettent, y plongent, le bousculent, le testent, l'agencent, le redressent. Toute la pièce, ils font cela cul à l'air, n'étant vêtus que du haut, et cette impudeur prodigue de l'incongruité, où se disputent l'évidence des sexes et la naïveté de leur exposition primaire. La musique diffuse tout autant d'atmosphère insolite, faite d'une circulation de l'air à travers des orgues de fortune bricolées en tuyauterie PVC, qui couinent, sifflent, pètent, gargouillent, chuintent, chantent, sifflent, s'égayent, apparemment hors contrôle.

Il y a beaucoup d'absurde, d'humour, de catastrophe, de métaphysique, de mise en œuvre calculée et de dérive non maîtrisée, d'ambition du milieu et d'improvisation déjantée, d'espoir et d'échec, de longue attente et d'instant consumé, dans The Goldsfisch and the Inner Tube. On pourrait encore parler de la mise en gloire d'un aquarium et de son poisson rouge. On pourrait spéculer, s'étonner, phosphorer.

Mais d'un point de vue chorégraphique, on s'en tiendra à ces deux choses : d'une part, un plateau horizontal bidimensionnel s'est trouvé en état d'éruption permanente par l'action d'une force de grand souffle d'air en circulation, généralisé. D'où un transport d'attention physique, débordant de lois banales de la gravité, comme de l'ordre établi de la stabilité. D'autre part, Ruth Childs, excessivement vantée naguère dans la reprise des early pieces de  sa tante Lucinda, s'affranchit, toute crâne, du péril de faire héritière icônique crispée sur ces incunables. Dans le fatras de la bousculade de ce récent duo, on voit se construire sa présence irradiante, intrépide autant que transversale, aux prises avec un  dispositif ultra-contemporain qu'elle se plait à concevoir, mettre en jeu, et affronter.

Gérard Mayen

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