« The Goldberg Variations » d’ Anne Teresa De Keersmaeker

La Keersmaeker s’attaque à l’Himalaya : avec Pavel Kolesnikov un très jeune pianiste (21 ans) sibérien qui fait sensation pour son lyrisme et son sens de l’articulation, la chorégraphe danse -seule- les 32 stations des Variations Goldberg de Bach, un chemin de rigueur et de construction.

Et l’on s’attend à un sommet de réflexion, de raffinement compositionnelle et d’intellectualisme… Et pas du tout. Une femme qui redevient jeune fille, qui confie ses troubles et ses éveils sensuels, et qui constate le passage du temps ! Une œuvre soigneusement construite - c’est du Anne Teresa quand même - mais sensible et émouvante comme rarement.

Anne Teresa De Keersmaeker et Bach, cela sonne comme une manière d’évidence et comme toute évidence, elle est trompeuse. Il n’y a pas tant de propositions de la chorégraphe pour les partitions du musicien et surtout, celles-ci n’arrivent de façon significative que récemment dans son parcours. Si Toccata (1993) avait témoigné assez tôt de sa fascination, Anne Teresa De Keersmaeker va attendre près de quinze ans pour se baigner à nouveau dans Bach et encore, avec précaution puisque Zeitung (2008) sorte de carnet de vie aventuré avec le pianiste Alain Franco, ne s’abandonne pas entièrement à la musique du Kantor, mais, comme des feuillets d’album, picore quelques pages mêlées de Brahms, Webern et Schönberg… On a connu pire voisinage. Mais sans conteste, Zeitung a libéré quelque chose. En 2013, c’est Partita 2, avec Boris Charmatz et Amandine Beyer. Puis en 2017, Mitten wir im Leben sind sur les Six Suites pour violoncelle et Re-Zeitung, poursuite et relecture de Zeitung dans laquelle Bach tient une place déterminante, traduisent cette irruption du compositeur comme élément majeur de l’univers de la chorégraphe. Les Six Concertos brandebourgeois en 2018 et Goldberg Variations apparaissent alors comme la poursuite de ce cheminement dans la musique de Bach dont Zeitung tient lieu de point d’entrée

Pourtant ces Goldberg Variations témoignent d’un moment très singulier. Contrairement à ce qu’Anne Teresa De Keersmaeker propose habituellement dans ses œuvres, la dramaturgie de la pièce tient dans la subtilité infinie de la composition du mouvement, dans ses entrelacs sans fin d’une gestuelle qui tisse les patterns dans un flux d’une précision fascinante. Ici, la chorégraphe laisse percer les indices d’une quasi-narration. Que l’on s’entende : il ne s’agit pas d’une forme narrative, plutôt d’une dramaturgie qui, pour extérieure à la matière de la danse elle-même, n’en induit pas moins la construction et la composition ; dramaturgie d’autant plus sensible et prégnante que l’on en pressent la part d’autobiographie. 

De la part d’une chorégraphe si attachée à la rigueur, si éloignée de toute anecdote, cette confidence discrète prend un tour bouleversant et faut-il que la musique de Bach possède un puissant charme pour entraîner la redoutable Baronne K jusqu’au vert paradis des amours enfantines… 

Car cela part bien de l’enfance. Quand Pavel Kolesnikov entre par le front de scène à cour pour rejoindre le piano, clavier tourné vers le public à jardin, sa tenue même, marcel blanc, short et pieds nus, marque une désinvolture d’enfant doué, une posture sans cérémonie, comme un jeu. 

Quant à Anne Teresa… La voilà, depuis le fond de scène, à moitié nue sous une robe noire transparente d’une sensualité affichée inhabituelle chez elle. Cette précision vestimentaire importe : l’évolution de la tenue va constituer un marqueur explicite de l’évolution de la pièce et contrairement à ses usages, la chorégraphe a marqué la structure de la pièce par l' évolution des costumes. Cette robe de jeune fille pas sage du tout qu’elle relève un peu sur ses cuisses et qui dans sa transparence dégage une sensualité intense. Puis, après une pause, une tenue pantalon-tunique crème très seventies, enfin un top, transparent lui aussi, mais rouge, et un short court flashy très dance floor… Une telle débauche costumière n’est guère d’usage dans les pièces, surtout récentes, de la dame ! Et ces tenues fonctionnent comme autant d'indices d'épisodes dans le courant (Bach signifiant "ruisseau") dans lequel la chorégraphe se laisse pourtant aller. 

Sans couper ni soustraire rien de la musique, De Keersmaeker cale son flux de danse sur celui de Bach. D’imperceptibles coups d’œil, infimes inclinaisons de la tête pour indiquer à Pavel Kolesnikov l’engagement, comme il se dit du premier geste d’un match, quoi que la métaphore sportive soit inadaptée en l’espèce. Mais ces indications marquent à peine. Les Goldberg coulent, courent même. Le mouvement y répond mais ne cherche ni à détailler, ni - c’est en cela que la métaphore était inadaptée - à lutter. Ce qui touche, sans doute est là. Anne Teresa relie et relit. Elle lie ensemble des confidences de son parcours et de sa jeunesse comme autant de petits aperçus, et elle relit sa danse dont nous reconnaissons des schémas connus, fugaces, comme des réminiscences (tient, un bout de Fase, un soupçon de Rosas danst Rosas etc… ). Ces minces fragments évoqués ne prenant signification qu’à travers le regard de la chorégraphe se retournant sur elle-même. 

Comme la grande forme lumineuse qui glisse imperceptiblement de cour vers jardin et surtout comme la musique de Bach, la vie passe. Déjà pour Zeitung, encore plus pour les Suites pour Violoncelles (le titre de la pièce chorégraphique se traduit littéralement par « Nous sommes au milieu de la vie »), le flux de la musique du grand Jean-Sébastien figure celui de la vie. Ces Variations Goldberg nous plongent dans l’enfance et nous convient à suivre le chemin d’une jeunesse… C’est une approche très originale. 

Nul combat, comme Varieazioni (2011) d’Erika Zuenelli avec Denis Chouillet sur deux pianos à lui tout seul, ou de prouesse comme Virgilio Sieni (Solo Goldberg Variation, 2003), pas de traduction de la structure magistrale comme Heinz Spoerli pour son Zürcher Ballett (1993) ou chez Robbins (1971). Pas d’interrogation sur la structure d’une musique mixée et reconstituée pour Marie Chouinard (bODY_rEMIX, 2006) ou Emanuel Gat (Goldlandberg, 2013). Pour Anne Teresa De Keersmaeker, la musique de Bach est une plongée, dans le temps et l’émotion. Elle s’y retrouve.

Répondant à un interview à propos des Six Suites pour violoncelle, elle expliquait : «Ces dernières années, plus je m'immerge dans cette musique et ses labyrinthes structurels, plus j'en découvre l'absolu génie, poursuit-elle. Dans la musique de Johann Sebastian Bach est stocké un gigantesque réservoir d'impressions et d'affects appartenant à la mémoire de nos corps humains : joie et colère, fierté et mépris, vengeance et pitié, plaisir, douleur, mélancolie… » Le choix de Pavel Kolesnikov se comprend à cette aune. Si le sens de la construction transparaît dans toute l’interprétation, le jeune pianiste n’abandonne jamais un lyrisme intense, une émotion qui font de ces Goldberg une très émouvante étape dans ce chemin de confidence. Inattendue, mais profondément émouvante. 

Philippe  Verrièle

Vu à Montpellier, le 13 octobre, Théâtre des 13 vents / Grammont, dans le cadre du festival Montpellier Danse 40Bis.

The Goldberg Variations, BWV 988

Chrg et danse : Anne-Teressa de Keersmaeker            
Piano : Pavel Kolesnikov

 

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