« Gis_Elle » d’ Aurélien Richard

A travers la figure de Giselle, le musicien et chorégraphe Aurélien Richard met en scène les coulisses du Ballet.

Sur la scène, un homme (Aurélien Richard) s’avance. Il est pianiste et s’excuse à voix haute : ce n’est pas ainsi que ça devrait commencer. Mais la coach (Marie Cariès), personnage central du spectacle, est en retard et en l’attendant, il va falloir « meubler ». Ce qu’il fait en racontant l’argument de Giselle, ballet emblématique du répertoire, autour duquel va s’articuler la pièce.

Aujourd’hui chorégraphe, metteur en scène et directeur de la Cie Liminal, Aurélien Richard fut plusieurs années durant pianiste chef de chant pour le ballet de l’Opéra de Paris. Ce qui l’intéresse est de confronter le mythe de la Giselle de Coralli et Perrot au quotidien des interprètes de la grande maison, dans leurs petitesses comme dans leurs grandeurs. Au chapitre des premières, la barque est chargée. Au point qu’on s’interroge sur l’authenticité revendiquée des tranches de vie exposées sur le plateau. Des séances d’humiliation sadique, comme celle subie sous nos yeux par une ballerine tout juste nommée étoile (interprétée par Elsa Godard) et aussitôt ramenée plus bas que terre par une coach impitoyable, sont-elle encore aujourd’hui possibles ?

L’outrance a du moins le mérite de mettre en lumière ce qui fait l’alpha et l’oméga d’un danseur, surtout lorsqu’il est au sommet : rien n’est jamais acquis. Chaque jour de répétition, chaque soir de représentation remettent en cause son talent comme son statut. Quant au monologue de l’étoile sur le point de faire ses adieux, lancé crânement au public par le danseur Olivier Normand - de formation contemporaine -, il exprime sans doute tout haut ce que d’aucuns ont quelquefois pensé tout bas. Ce rituel de saluts et d’applaudissements sans fin est, certes, un témoignage d’amour et de reconnaissance pour services rendus, mais aussi un enterrement de première classe auquel il est parfois difficile de survivre.

Sans doute également, les propos vains ou vaches échangés dans le cours du matin par deux ballerines, dont le même Olivier Normand grimé en fille, existent-ils dans la vraie vie. Derrière son piano Aurélien Richard, réduit au rôle ingrat de robinet à musique, a certainement dû en entendre plus d’un. De même dans la pièce, sa présence et son instrument, au son des partitions d’Adolphe Adam, accompagnent cette succession de tableaux qui, en illustrant les coulisses de l’Opéra, mettent en abyme un pan de sa vie passée. C’est par son œil qui voit tout, ne dit rien et n’en pense pas moins que l’on découvre l’envers acide du décor. A l’image du trait qui coupe en deux le titre, il donne de cet univers une vision fracturée mais ne cache pas l’attachement qu’il lui porte.

Dans cette entreprise, il est secondé par un trio de danseurs et comédiens capables de passer efficacement d’un personnage à un autre. Mention spéciale à la Giselle d’Elsa Godard dont les esquisses de variation, de pas de deux et de scène de la folie, trahissent la solide formation classique (auprès de Dominique Khalfouni) et les années passées comme soliste au Royal Ballet. A mi chemin entre la danse, le théâtre et le concert, augmentée de quelques images vidéo, la forme finale tient autant du spectacle que d’une conférence performative et caustique, sur la danse classique et l’Opéra de Paris. Giselle, égérie romantique, incarne à jamais pour Aurélien Richard le sublime et le trivial mêlés qui composent la vie des danseurs du Ballet.

Isabelle Calabre

Jusqu’au 17 février 2019 au Studio Marigny, Paris (8e).

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