Frédérick Gravel : « This duet that we've already done (so many times) »

L'Atelier de Paris/CDCN et le Théâtre de La Bastille s'associent afin de renforcer leur soutien à la création chorégraphique et créent un temps fort consacré à la danse. Lors de ce temps fort, le Théâtre Bastille reprendra les oeuvres de Frédérick Gravel, Katerina Andreou, Pierre Godard et Liz Santoro, qui ont été soutenues et présentées à l'Atelier de Paris.
L'occasion de voir ou revoir This duet that we've already done (so many times) de Frédérick Gravel, dans sa distribution originale.

Sans musiciens, son « Band » pour l'accompagner, Frédérick Gravel s'aventure dans un duo sensible et plutôt intimiste, qu'il danse et co-signe avec Brianna Lombardo. Une autre facette de l'artiste montréalais. 

Le début est pourtant fort « gravelien ».  Il bidouille son iPod, elle se sert un verre, ça plaisante de part et d'autre, la décontraction semble totale et pour le public, c'est un peu comme arriver chez des copains. On attend donc, sourire aux lèvres, les textes décapants, les improvisations déjantées, quelque interpellation complice ou grinçante, et cet humour inclassable propre à l'auteur, qui transporte à coup sûr dans une énergie jouissive.

Et puis … non...  À la place se dessine rapidement une partition différente, tout aussi jubilatoire et d'autant plus puissante qu'elle nous surprend. Et ce, dès que Brianna Lombardo se met à bouger. Cette étonnante danseuse aux yeux de chat capte dès sa première diagonale par la qualité de ses mouvements et son magnétisme. Sa précision cisèle à merveille la chorégraphie. Elle pique le sol sur le bout des pieds, déplie ses bras vers le ciel, puis, coudes tirés en arrière, le dos souple et cambré elle entame des glissades qu'elle stoppe net, genoux plantés au sol. Hyper naturelle, elle semble libérée de toute difficulté physique.

Face à elle, Gravel campe un homme vulnérable aux épaules étriquées dont l'entrave contraste avec l 'amplitude des bras, coincé mais capable tout à coup de lancer ses abattis dans une joyeuse danse folklorique.

Fort de cette complémentarité, le couple noue une relation singulière qui va aller crescendo sans jamais redescendre. Leur danse se construit par accumulation, dans une gestuelle syncopée et tranchante qui découpe les mouvements dans une multitude de figures angulaires. Ils cultivent le double sens du bout de leurs doigts, index et majeur rassemblés, à la fois pistolets ou gracieuse figure d'icône. Leurs poings, comme des sabots ou des cornes les rendent parfois faunes ou centaures, puis les mains deviennent plates et les bustes se tournent de profil. On entrevoit une  référence au faune de Nijinsky … juste en passant, avec légèreté.

Jeux de cheveux, séance de pincements, ventre, sein, bras y passent, chacun scrute le pli, le bourrelet, l' affaissement, puis le couple commence une bagarre d' une force physique plutôt sensuelle qui n'est que le préambule à un corps à corps vibrant, peau contre peau, où la femme, après de subtiles imbrications, finit par reposer et balancer lentement sur la cuisse de l'homme. Long moment de quasi immobilité, tout en tension, elle est ultra réceptive, ça palpite et on sent l'imperceptible battement tandis que la lumière se resserre sur les corps.

Gravel réussit le pari d'un vrai duo, loin des clichés, des niaiseries et des platitudes. Une fois encore, il traverse et déjoue les codes pour inventer un couple formidable, une histoire à deux où le narratif et l'instinctif se répondent à part égale.

Si la pièce est très différente des précédentes, son énergie plus contenue, on y retrouve toutefois l'aspect résolument rock (grâce entre autre à une foisonnante bande-son), la vitalité, l'audace ainsi que le don de ne jamais s'appesantir et d'avoir toujours la bonne distance, constantes de l'auteur. Une belle réussite !

Marjolaine Zurfluh

Vu à la création à Montréal le 14 novembre 2015 - Agora de la Danse.

 

Du 4 au 8 avril 2018 au Théâtre de la Bastille en collaboration avec l'Atelier de Paris/CDCN

Lire égalemment la critique de Thomas Hahn du 16/06/2016

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