Fouad Boussouf : Création de « Oüm » aux Hivernales

Accueil chaleureux à Avignon lors de la première de Oüm,qui clôt - avec brio - une trilogie sur le monde arabe. 

Comme entrée en la matière, un peu de poésie : « Prends du présent ses plaisirs / Car la sécurité n’est pas dans la nature de la nuit ». Ainsi chantait Oum Kalthoum, offrant sa voix aux Quatrains d’Omar Khayyam. Neuf siècles se sont écoulés depuis que l’astronome, philosophe, mathématicien et poète perse composa ses vers qui rendent hommage à l’amour, même charnel : « Quelle perte le jour que je passe sans que j’aime et sans que je m’éprends. » Ces lignes (et quelques autres) furent distribuées au public en français, pour qu’il puisse apprécier l’univers languissant des vers interprétés par Oum Kalthoum - que l’on n’entend à peine. 

Oüm n’est pas un hommage direct. Boussouf évite toute nostalgie, toute imitation [ lire notre interview ]. Les unissons, les pas de Dabke ou de Sabar, de breakdance et surtout de danse contemporaine font vibrer des jeunes d’aujourd’hui, en quête des mêmes sensations que celles décrites par Khayyam: « Étreins bien ton amour, bois son regard si beau / Et sa voix, et ses chants, avant que le tombeau / Te garde, pauvre amant, poussière en la poussière / Sans chansons, sans chanteuse amie, et sans lumière. » Voilà de quoi on rêve secrètement, mais la soif de vivre se danse en groupe et en costumes de ville, hommes et femmes confondus. On se laisse séduire, métaphoriquement, par la musique. 

Les six interprètes, leur danse et la musique sont parfaitement cohérents par rapport à leur époque. Vivre un concert d’Oum Kalthoum en live, c’était une affaire de leurs grands-parents. Dans leurs solos et unissons, leurs freeze collectifs, leurs pulsations ardentes et sensuelles, ils sont accompagnés par Mohanad Aljaramani (percussion, oud, chant) et Lucien Zerrad (guitare électrique, percussions) qui jouent plutôt un groove urbain et contemporain, sur des boucles enregistrées de la basse qui peuvent prendre le dessus et se révéler écrasantes, même pour la danse. 

Dommage. Mais le chorégraphe promet d’ajuster le tir partout où il le faudra. Car il y aurait autant à revoir du côté des éclairages et d’autres éléments. Naturellement, puisque nous n’en étions qu’à la toute première rencontre de l’œuvre avec la réalité d’une salle remplie de spectateurs, et ces détails n’ont pas pu gâcher la fête. Le matériau chorégraphique établi à partir de morphologies, techniques et aptitudes très individuelles et souvent stupéfiantes, est absolument prometteur. Si plus accentués, plus relevés, les enchaînements créeront même leur propre énergie, par-dessus les belles individualités qui se dégagent d’ores et déjà. 

Enracinée dans diverses cultures et traditions, la danse d’Oüm fait le lien entre la tradition et le monde actuel : Unissons festifs et populaires dansés en spirale, les mains dans les poches. Le geste du buste et des bras de la danse Samā des derviches tourneurs. Évocation des pyramides comme dans la tradition acrobatique d’Afrique du nord. Superposition de danses au sol et de tracés verticaux de grande finesse, chaînes de corps et jeu avec leur poids, explosions de mouvements radicaux et presque violents… C’est à une transe éclairée que danseurs et musiciens nous convient. 

Oüm se déroule dans une ambiance sépia, devant un rideau de fils qui baigne le plateau d’une poésie certaine et permet de glissement des mains et des bras, des jeux visuels qui peuvent intégrer les ampoules suspendues et le romantisme qui s’en dégage. Si cette pièce pourrait accueillir bien plus de moments poétiques comme ceux-ci, elle passe néanmoins tel un rêve. 

Reste que nous sommes ici en compagnie d’une jeunesse urbaine pour laquelle une Oum Kalthoum chantant ses odes à la liberté intime et à la passion n’est qu’un écho lointain, un bruit de fond dans une culture musicale qui ne cesse d’ajouter de nouvelles strates à son mille-feuille de styles. On danse ici sur des rythmes actuels plus saccadés, plus mécaniques ou plus gnawa puisque Boussouf et sa dramaturge, Mona El Yafi, placent l’engouement arabe pour la célébration de l’intime et de la sensualité dans un contexte de fête actuel. Ils questionnent ainsi notre rapport à la diva égyptienne, sans imposer une réponse.

Porté par la force d’un rite contemporain, Oüm pourrait bel et bien devenir une pièce culte. 

Thomas Hahn

Les Hivernales, Avignon, Théâtre Benoît XII, le 22 février 2020

Chorégraphie : Fouad Boussouf
Assistant chorégraphe :  Sami Blond
Interprétation :  Nadim Bahsoun, Sami Blond, Mathieu Bord, Loïc Elice, Filipa Correia Lescuyer, Mwendwa Marchand
Musique Live :  Mohanad Aljaramani (percussion, oud, chant), Lucien Zerrad (guitare, oud)
Dramaturgie :  Mona El Yafi
Scénographie :  Raymond Sarti
Lumière :  Fabrice Sarcy 

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