« Forme simple » de Loïc Touzé

Une interprétation chorégraphique des Variations Goldberg, qui donne à voir ce qui advient, plutôt que d'imposer des gestes.

A l'invitation du chorégraphe Loïc Touzé, c'est sur clavecin que Blandine Rannou donne à entendre les Variations Goldberg, dans la pièce Forme simple. L'instrument ancien a déjà sa sonorité grêle, cristalline. Le parti d'interprétation de l'instrumentiste redouble cela, donnant à entendre les suspensions de la respiration musicale. Ainsi perçoit-on la pièce de Jean-Sébastien Bach dans une clarté de structures qui a tôt fait de dissiper toute préoccupation quant à l'âge de cette musique. Une interprétation est toujours déjà contemporaine, quand Blandine Rannou l'assume en pleine franchise.

Dès ses premières notes, juste advenantes dans une faible lueur d'aube, on saisit ce que sera le génie de ce spectacle. Regrettons un peu l'emplacement exagérément central dévolu à l'instrument sur la scène (il s'y obture quelque ligne de fuite). Epousons surtout la vastitude d'un plateau ambré lisse, étalé comme un espace magnifique des possibles, entre deux sobres lignes lumineuses, finement décoratives (au sens baroque). Trois danseur.se.s ont pris place : Teresa Silva, Madeleine Fournier, David Marques, sobrement exposés, dans une frontalité brisée en triangle. Ce sont d'abord des esquisses de présence.

Juste un léger tour de pas pour l'une. Puis à peine une pliure d'un coude. Chez l'autre, un patient écartement des bras, qui s'élèvent un peu, en douceur. Dès l'amorce, on capte tout, de ce que sera la  qualité de dialogue entre le son et les gestes dans cette pièce : un déplacement d'espace se ménage entre eux, qui jamais ne se résoud par une occupation. Toujours cela se compose dans la respiration d'une distance imaginaire. On pourra entendre la claveciniste jouer toute une variation sur son clavier, mais sans produire d'autre son que de frappe, hors toute mélodie, comme un pur ballet de doigts, à apprécier pour tel. Ailleurs ça ferait gadget. Ici c'est une assomption.

Une présence est toujours actuelle. Elle vaut écoute et lecture du monde. L'un des premiers mouvements plus engagés dans la danse, voit les pieds détachés, en écart, et l'un des deux se soulever en demi-pointe. Une amorce d'allant s'y dessine, dans le penché avant, avec surtout une nette ouverture de corps, légèrement dans un déversé au trois quart. On y pressent l'appel d'un théâtre des situations, qui s'inventent. Et on se plait, ici, à parler de théâtre.

Car voici que Loïc Touzé est en train d'entamer une association de longue durée avec la Comédie de Saint-Etienne, lieu théâtral émiment, que dirige le metteur en scène Arnaud Meunier. Notons l'installation de celui-ci dans de nouveaux locaux somptueux, quoique symptomatiques d'un urbanisme des fonctionnalités culturelles de friche et périphérie à parkings (fast-food, patinoire et Zénith pour voisinage). Un peu triste.

C'est une configuration rare, que l'association d'un chorégraphe au sein d'un Centre dramatique national. On s'en réjouira. Cela d'autant qu'une importante école nationale d'art dramatique siège aussi dans ces lieux. Or on eut l'occasion, naguère, d'en observer une promotion en train d'étaler son redoutable attachement à une tradition du jeu d'acteur, qui vous fait un insupportable théâtre de l'"attention, moi je joue ; écoutez-moi, regardez-moi". Puisse un apport éclairé dépoussiérer ces choses, au jour notamment des pratiques contemporaines d'interprétation en danse, teintée des questionnements suscités par l'art-performance.

Nul doute que Loïc Touzé, et ses interprètes fidélisés, sont de ceux qui ont poussé cette qualité à son comble. Dans Forme simple, il n'est qu'à éprouver la légère tension, vertigineuse au fond, entre une pleine évidence de la présence exposée, sans esquive aucune, jusque dans une franche adresse du regard au public, mais cela pourtant sans qu'il s'agisse en rien d'imposer l'expression d'un propos. Pareille suspension du sens, au profit de l'ouverture à une présence imaginaire incarnée, est saisissante. Elle captive. En toute empathie kinesthésique.

Car enfin, dans Forme simple, variation après variation, c'est toute une abondance de motifs qui se déploie. Quelque chose laisse indéfiniment songeur, à considérer la fécondité inépuisée des biais d'approche entre musique et danse. Que l'une et l'autre s'attendent, ou s'apparient, se croisent, ou fusionnent, s'épousent, ou divorcent, feignent de s'ignorer, ou s'écoutent au plus près, s'inspirent manifestement, ou se commentent librement, et c'en est une curiosité toujours relancée. C'est surtout que cela se dénoue dans la fluctuation d'un espace en partage, qui n'est jamais certain, toujours mouvant, excitant parce que peu défini, et encore moins attendu. Le mouvement de la danse est rendu à un espace lui-même non fixé.

Dans cette zone d'irisation, les gestuelles visitent une gamme largement dépliée, d'accents marionettiques, de cadences métronomiques, d'allants en envols, d'enjambements discrets, roulades étourdissantes, ratés joyeux et ratés mieux encore, fantaisies dada, ébourrifés subtils. On pourrait parler d'une étrange cavalcade froide, qui ne bouderait pas l'effervescence baroque, mais saurait la rigueur des compositions d'avant-garde, et s'en tiendrait à suggérer sans jamais imposer.

On l'a compris : Forme simple dessine une triangulation rarement atteinte, où le regard spectateur, l'écoute musicale et le graphisme gestuel, se conjuguent dans une chorégraphie d'accueil sans clôture.

Gérard Mayen

Spectacle vu le mardi 27 février à la Comédie de Saint-Etienne.

Prochaines représentations : 13 et 14 mars, Nantes (Lieu unique). 9 juin, Paris (Festival June Events).

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